Un bilan positif à Annapolis pourrait induire un déblocage rapide de la présidentielle
Michel TOUMA
Les Libanais sont habitués, depuis de longues années, à reporter leurs espoirs d’échéance à échéance, sans jamais voir vraiment le bout du tunnel. Cette fois-ci, c’est vers la conférence d’Annapolis que tous les regards sont braqués. L’enjeu paraît en effet de taille. Il s’agit de stimuler l’émergence d’un front arabe pour endiguer l’enthousiasme débordant – et quelque peu encombrant – d’une République islamique iranienne qui frappe à la porte du club nucléaire et qui ambitionne de s’imposer – par le biais du Hezbollah, du Hamas et de la Syrie – comme le chef d’orchestre du conflit proche-oriental. Pour donner toutes ses chances à cette opération d’endiguement, une manœuvre s’impose : proposer un marché aux dirigeants de Damas en leur faisant miroiter le Golan et la réhabilitation du régime, en contrepartie d’un relâchement au niveau de l’alliance stratégique avec Téhéran.
Tel est l’un des enjeux collatéraux de la conférence d’Annapolis. Et c’est à ce niveau qu’intervient précisément le dossier de la présidentielle. Un rapprochement progressif syro-américain n’est pas en effet à exclure à plus ou moins brève échéance si la Syrie confirme sa contribution à l’opération d’endiguement de l’Iran, dans la foulée de sa participation à Annapolis. Une participation qui a d’ailleurs été dénoncée par les dirigeants iraniens (le régime syrien aurait même été la cible d’invectives lors de manifestations organisées à Téhéran pour protester contre la conférence internationale sur le Proche-Orient qui s’est ouverte hier). Or une détente syro-américaine ne peut que se répercuter directement sur la présidentielle au Liban. Certes, le président George Bush a clairement rappelé hier, à Annapolis, que l’élection d’un nouveau chef de l’Etat devrait se faire sans intimidation et loin de toute ingérence étrangère. Une manière sans doute de souligner qu’un dégel avec Damas ne se ferait pas nécessairement au détriment d’un Liban souverain.
Il reste qu’un rapprochement syro-US aurait pour résultat de favoriser l’accession à la première magistrature d’un candidat qui soit agréé par Damas tout en ayant suffisamment d’envergure pour poursuivre et consolider le processus de recouvrement de la souveraineté et de l’indépendance politique du Liban. D’où un changement de cap par rapport au cours que prenait la bataille présidentielle avant que ne se concrétise la participation de la Syrie à Annapolis. Cette nouvelle donne expliquerait le net et spectaculaire assouplissement de la position du leader du PSP, Walid Joumblatt, enregistré depuis quelques jours.
Dans un tel contexte, M. Joumblatt n’est pas le seul à avoir révisé quelque peu ses calculs entourant la présidentielle. Dans un revirement tout aussi spectaculaire, le président du conseil exécutif des Forces libanaises, Samir Geagea, a en effet laissé entendre hier, en réponse à une question sur une éventuelle candidature du commandant en chef de l’armée, le général Michel Sleimane, qu’il pourrait en définitive, si la situation l’exige, donner son aval à un amendement de la Constitution qui paverait la voie à une élection du général Sleimane. Le leader des FL a certes souligné qu’il est sur le plan du principe opposé à un amendement de la Loi fondamentale au bénéfice d’une personne déterminée mais que dans certaines circonstances il faut fixer un ordre de priorités en sachant distinguer ce qui est important de ce qui est vital ou impératif.
Changement d’humeur également, mais de manière moins spectaculaire, au niveau du député Michel Murr qui, tout en étant membre du bloc parlementaire aouniste, a tenu à confirmer hier son positionnement bien particulier en se rendant au Grand Sérail pour s’entretenir avec le Premier ministre Fouad Siniora dont il a loué, devant les correspondants de presse, l’action, au risque de provoquer l’ire du général Michel Aoun qui menace de relancer de plus belle sa campagne populiste contre le cabinet Siniora. Michel Murr n’a d’ailleurs pas caché, à sa sortie du Grand Sérail, son désaccord sur ce plan avec les projets de son chef de bloc parlementaire, rappelant au passage que son fils est membre du gouvernement Siniora.
Aounistes et Iraniens…
Pour pouvoir jauger la suite des événements au cours de la prochaine étape, il conviendrait peut-être de rappeler que la fronde du général Aoun contre le cabinet a pour toile de fond « la défense des droits de la communauté chrétienne », mais elle prendra aussi pour prétexte la crise socio-économique, comme l’illustre la décision de la commission syndicale du Courant patriotique libre, annoncée hier soir, de s’associer au sit-in des syndicats de transport routier qui aura lieu ce matin à Béchara el-Khoury. Cette contestation aouniste combinée à la mauvaise humeur iranienne – exprimée à Beyrouth par le Hezbollah – à la suite de la conférence d’Annapolis risque, à n’en point douter, d’accroître les risques de dérapage sur le terrain. Et les incidents d’hier à Abi Samra (qui ont fait deux tués et plusieurs blessés) pourraient constituer un indice précurseur d’une volonté, à peine cachée, de susciter un climat de désordre sécuritaire à l’ombre de la vacance présidentielle.
C’est peut-être ce risque de débordement qui a accru au cours des dernières quarante-huit heures les chances de l’élection du général Sleimane à la présidence de la République, sans pour autant que l’ancien ministre Michel Eddé ne soit défavorisé outre mesure par cette nouvelle (et néanmoins ancienne) candidature. L’élément nouveau apparu à cet égard est que le général Sleimane semble être soutenu aujourd’hui dans la course au palais de Baabda par la majorité, ce qui expliquerait la petite phrase de Samir Geagea sur un éventuel aval concernant l’amendement constitutionnel en vue de l’élection du commandant en chef de l’armée.
Un déblocage semble ainsi poindre – timidement – à l’horizon, ce qui porte sans doute le chef du Quai d’Orsay à laisser transparaître un optimisme prudent. L’élection ne serait sans doute pas pour vendredi prochain. Preuve en est que certains des députés du 14 Mars s’apprêteraient à quitter l’hôtel Phoenicia où ils ont trouvé refuge pour échapper aux assassinats politiques. Un nouveau report du scrutin est donc fort probable, mais si la participation syrienne à l’opération d’endiguement de l’Iran se confirme, le successeur du général Emile Lahoud pourrait ne pas tarder à occuper très prochainement le palais de Baabda. Et dans le contexte présent, il y a urgence à cet égard car les rapaces n’attendent qu’un signal, émanant d’au-delà les frontières, pour s’abattre sans merci sur la proie libanaise.