La vérité qui blesse

La vérité qui blesse
Michel TOUMA


Echaudés par une série de faux espoirs qui ne cessent de jalonner la crise, les Libanais en sont venus à se transformer en fidèles disciples de saint Thomas. Ils ne croiront véritablement que la bataille présidentielle est arrivée à son terme que lorsqu’ils l’auront tâté du doigt. Tout indique en effet, pour l’heure, que le pays pourrait être doté dans les tout prochains jours d’un nouveau président de la République en la personne de Michel Sleimane, mais le citoyen lambda croise les doigts et continue de craindre un torpillage de dernière minute. Il reste que, quelle que soit l’issue du bras de fer actuel, une réflexion s’impose sur les perspectives de la prochaine étape, à la lumière de l’expérience de ces derniers jours et des mois passés.


Le récent communiqué du patriarcat maronite a parfaitement diagnostiqué la série d’aberrations (ou plutôt certaines d’entre elles) qui ont marqué la situation politique durant l’année écoulée : un président de la Chambre qui se retranche derrière une attitude partisane et se permet de « fermer » purement et simplement le Parlement pendant plus d’un an ; des députés qui boudent l’hémicycle sous prétexte qu’ils sont minoritaires ; et des ministres démissionnaires « à la carte », qui ne sont démissionnaires que lorsque cela leur convient. Et l’on devrait ajouter, en annexe au communiqué de Bkerké, la guerre destructrice de juillet 2006 provoquée de manière unilatérale par le Hezbollah, l’implantation (d’une durée illimitée) de tentes vides dans le centre-ville afin de paralyser l’activité économique au cœur de Beyrouth, ainsi que l’obligation dans laquelle se sont trouvés les ministres et les députés du 14 Mars de vivre reclus, les uns au Grand Sérail, les autres à l’hôtel Phoenicia, afin d’échapper aux assassinats politiques.


N’importe quel observateur dans la république bananière la plus retranchée et la plus arriérée aurait trouvé une telle situation tout simplement risible. Le blocage systématique des institutions : une « spécialité » dont s’est rendu maître le régime syrien dans son comportement de tuteur à l’égard du Liban, un instrument de domination auquel Damas a eu recours à plusieurs reprises durant les années d’occupation. L’ancien président Amine Gemayel en sait quelque chose…


Le plus déplorable est que les hérésies dénoncées par Bkerké sont jugées normales, voire banalisées par certaines parties. Et le plus grave encore est de voir certains dignitaires donner une tournure confessionnelle, sectaire, à la dénonciation de telles aberrations. La réaction épidermique et primaire du Conseil supérieur chiite au communiqué du patriarcat maronite est d’autant plus injustifiable (et injustifiée) que le réquisitoire de Bkerké visait non pas une communauté, mais un comportement politique partisan bien déterminé, qui a d’ailleurs caractérisé des responsables aussi bien chiites que chrétiens, et plus particulièrement maronites. Il n’y a que la vérité qui blesse…


Il reste que cette réaction irrationnelle du CSC, de même que le blocage des institutions et les surenchères populistes les plus viles dont le pays a été le théâtre ces derniers mois illustrent un grave dysfonctionnement des pratiques politiques dont le nouveau régime risque de pâtir dès ses premières semaines. Se basant sur une idéologie politico-religieuse réductrice et s’appuyant sur un large soutien militaire, logistique, financier, matériel et diplomatique fourni par deux puissances régionales, le Hezbollah a réussi à verrouiller totalement la communauté chiite. Et l’expérience de la présidentielle a montré à quel point il exploite implicitement son arsenal militaire comme instrument de chantage, brandissant régulièrement la menace de guerre civile ou de troubles sécuritaires, afin de tenter d’imposer ses conditions ou sa règle du jeu.


C’est là l’un des principaux défis auxquels le nouveau régime sera confronté : briser d’abord le clivage bipolaire passionné – et nourri de sentiments haineux – qui paralyse le pays depuis plus d’un an et instaurer un partenariat équitable dans l’exercice du pouvoir sans pour autant donner libre cours au chantage milicien. A la faveur de l’élection d’un président de la République, qui, a priori, ne lui est pas hostile, le Hezbollah devrait enfin admettre qu’il ne peut continuer indéfiniment à exploiter la menace de ses armes pour imposer aux autres composantes du tissu social libanais son diktat, son projet politique et ses velléités guerrières à l’échelle de la région. A force de jouer à un tel jeu, il risque d’être la cible, tôt ou tard, d’un inéluctable effet boomerang. Et de la même manière, le général Michel Aoun ne saurait se prévaloir trop longtemps de son alliance contre-nature avec le Hezbollah pour tenter de s’imposer comme le « patriarche politique » des chrétiens, comme le seul et unique joueur sur la scène politique chrétienne. Si le tandem Hezbollah-CPL accueille le nouveau régime avec une telle conception réductrice et autocratique de l’exercice du pouvoir, la bataille sans merci qui a marqué la présidentielle risque fort bien de se renouveler à chaque décision ou nomination que sera appelé à adopter le chef de l’Etat, et dans son sillage le gouvernement qu’il devra mettre en place.


Faire face à cette tentation totalitaire constitue pour le nouveau président un passage obligé pour la consolidation de son régime et pour l’édification d’un Etat digne de ce nom, respecté de tous, capable de transcender les luttes intestines. Et pour mener à bien ce chantier de redressement politique, une condition impérieuse s’impose : le strict respect des libertés publiques et individuelles sans lesquelles la dérive serait inéluctable.


Préserver les libertés et réunir les conditions objectives à la fondation d’un véritable Etat de droit, souverain et réellement libre de ses décisions politiques, respectueux de ses engagements internationaux et engagé à appliquer les résolutions onusiennes relatives au dossier libanais : s’il s’engage réellement et fermement sur une telle voie, le nouveau locataire de Baabda aura alors réussi à sauvegarder de facto les acquis essentiels de la révolution du Cèdre.

المصدر:
l"orient le jour

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