Un député de la majorité à bord d’un avion de ligne en partance pour Paris se confie à « L’Orient-Le Jour »
« L’assassinat du général François el-Hajj vise à faire comprendre à Sleimane qu’il ne pourra jamais dépasser une certaine dimension »
« L’assassinat du général François el-Hajj vise à faire comprendre à Sleimane qu’il ne pourra jamais dépasser une certaine dimension »
Un vol régulier Beyrouth-Paris, en ce week-end de décembre. A priori, rien de bien particulier. Des Libanais mais aussi des Français rentrent en France pour les fêtes. L’avion n’est pas bondé, contrairement aux appareils qui font le trajet en sens inverse. C’est en axant sur ce point que le ministère du Tourisme a d’ailleurs su réussir sa campagne de promotion du Liban : « There’s no safer place than the arms of the loved ones », souligne la vidéo créée par le ministère du Tourisme…
Et pourtant, en classe économie, comme tout le monde, assis près du hublot, hésitant entre un film Les chevaliers du ciel et les mots fléchés, un député du 14 Mars a décidé de mettre les voiles. Même si, dans l’imaginaire collectif libanais, un représentant de la nation voyage forcément en première classe, garde rapprochée comprise. Ou du moins, il ne voyage pas seul.
Cet homme, la cinquantaine, a l’air fatigué, ou plutôt las. « Il me hâte d’aller faire les bouquinistes sur les quais. Peut-être un jour viendrez-vous avec moi. On cherchera quelques bouquins, puis on pourra prendre un café quelque part », dit-il le plus simplement du monde.
N’est-il pas toutefois surprenant qu’il prenne l’avion à deux jours d’une séance électorale ? Cette question ne l’ébranle pas. « Il ne se passera rien, la séance sera probablement ajournée avant même d’avoir lieu », relève-t-il avec un soupir. Le vrombissement de l’avion rend la conversation difficile, il faut élever la voix pour se comprendre. Le député se retourne pour s’assurer que personne, dans les sièges arrière, n’écoute la conversation.
Impossible de ne pas parler politique. « L’attentat qui a coûté la vie au général François el-Hajj servait de message direct au général Michel Sleimane. D’aucuns estiment qu’il a été tué à cause de ses réalisations à Nahr el-Bared. Personnellement, je ne le pense pas. Les Syriens ont voulu délivrer un message très clair à Michel Sleimane. Rappelez-vous René Moawad : ils l’ont élu puis l’ont tué car il a osé parler librement durant son discours, le 22 novembre 1990. Or, Michel Sleimane a commencé à faire l’unanimité dans tous les milieux. Nous avons adopté sa candidature, nous sommes allés plus loin que l’opposition qui n’a d’ailleurs jamais clairement entériné cette candidature. Nous avons dit au général Sleimane qu’il fallait faire un peu de promotion, le faire connaître du public. C’est ce que nous avons fait. Il a pris un peu d’étoffe, il a commencé à parler de lois, de droit et d’institutions. Damas a voulu l’avertir, lui signifier qu’il avait une certaine stature, une certaine dimension qu’il ne pourra jamais dépasser. Ni lui ni l’armée qu’il dirige. Savoir rester à sa place, c’est ce message que l’assassinat du général Hajj a voulu délivrer », souligne le député, avant de jeter un coup d’œil par le hublot.
Mais certains pôles du 14 Mars n’ont-ils pas annoncé une réponse, une sorte de riposte à cet odieux assassinat ? La visite de David Welch ne constitue-t-elle pas un signe positif, ne laisse-t-elle pas présager de nouvelles pressions en faveur d’une prochaine élection ? Tous ces éléments ne suscitent guère l’enthousiasme du député. « Les Occidentaux nous demandent constamment de faire des concessions, et ce depuis l’ère du mandat français. Ils nous demandent de consentir des sacrifices, car ils savent que nous serons plus à même de les satisfaire que l’opposition. Ils n’œuvrent pas en faveur d’une entente, d’un consensus, mais recherchent la facilité, un résultat rapide. Or, cela ne sert à rien. La communauté internationale et le Vatican ont demandé au patriarche Nasrallah Sfeir de dresser la fameuse liste de candidats alors qu’il savait qu’elle n’avancerait en rien », explique-t-il.
Quid des élections présidentielles, du destin de tout un pays ? « Si rien ne se fait avant la fin décembre, il faudra ouvrir une session parlementaire extraordinaire, ce qui en soi n’est pas gagné du tout. Nous devrons alors procéder à une élection à la majorité absolue, mais ce ne sera plus pour élire Michel Sleimane. Nous devrons nous excuser auprès de lui. Mais en l’absence de session extraordinaire, nous devrons attendre deux mois et demi pour la nouvelle session ordinaire. Personnellement, je pense que jusqu’en 2009, il ne se passera rien. Même à cette date, nous allons probablement être dans l’impossibilité d’organiser des élections législatives. Il y aura une prorogation du Parlement… », affirme-t-il non sans amertume.
Le séjour au « Phoenicia »
Après avoir séjourné près de deux mois au Phoenicia, « j’en ai eu marre et je suis rentré chez moi ». Aujourd’hui, les députés qui sont encore logés dans une suite affiliée cette fois à l’hôtel Riviera « appartiennent au bloc Hariri ». « Deux du bloc Joumblatt sont aussi restés, souligne-t-il. Nous avions aussi le choix d’aller séjourner dans des hôtels dans le Golfe ou en Egypte, mais personnellement, je préfère rejoindre ma famille, qui est déjà là. »
« Je ne veux pas que ma famille paie aussi. Ma fille a déjà payé pendant la guerre de 89, alors le jour où j’ai quitté le Phoenicia, je leur ai dit de prendre l’avion pour Paris, indique le député. Je rentre au pays après le Nouvel An, mais bien sûr, si une séance électorale se profile, je reviendrai tout de suite. Mais je ne pense pas que ce sera le cas. »