Un échec de la solution arabe conduirait à l’internationalisation de la crise libanaise
Prémonition ? Durant sa visite surprise le week-end dernier à Blat pour s’enquérir du contingent espagnol, le Premier ministre espagnol José Luis Zapatero avait déclaré à ses Casques bleus que leur mission consistait surtout à « lutter contre le terrorisme dans la région, et c’est une chose à laquelle vous pourriez être confrontés lors de vos tentatives pour établir la paix ». Hier, en plein jour, un véhicule de la Finul a été soufflé à Rmeïlé par l’explosion télécommandée d’un engin piégé. Quelques heures plus tôt, deux roquettes en provenance des territoires libanais ont atterri dans le nord d’Israël. La veille, Chaker Absi a resurgi, menaçant l’armée libanaise, indiquant que « la bataille de Nahr el-Bared n’était qu’un début ».
Ces incidents sécuritaires qui se succèdent à la veille de l’arrivée du secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, à Beyrouth et du président des Etats-Unis, George W. Bush, dans la région constituent certes des signaux à prendre très au sérieux.
Sur le plan interne d’abord, les forces de l’ombre qui réalisent de telles opérations terroristes veulent prouver qu’elles continuent d’avoir un pouvoir de nuisance assez conséquent, et ce en dépit du double projecteur régional et international qui est désormais braqué sur le Liban, depuis le vote à l’unanimité de la feuille de route de la Ligue arabe, dimanche dernier au Caire. Sur le plan régional, il s’agit aussi pour ces mêmes forces de prouver qu’elles sont encore capables de constituer une menace pour la sacro-sainte sécurité nationale d’Israël, quelques heures seulement avant l’arrivée de George Bush à Tel-Aviv.
« Tous ces incidents ne doivent pas laisser croire à un échec de la mission Moussa », indique-t-on toutefois de source diplomatique. Ce dernier, dès son arrivée aujourd’hui dans l’après-midi – aux alentours de14 h – devra se réunir avec le président de la Chambre et chef du mouvement Amal, Nabih Berry. Ensuite, il rencontrera le Premier ministre Fouad Siniora avant de se rendre à Yarzé pour une réunion avec le commandant en chef de l’armée et candidat consensuel à la magistrature suprême, Michel Sleimane. « Amr Moussa revient à Beyrouth avec une nouvelle dynamique irano-syrienne », ajoutent ces sources qui affirment que la République iranienne joue désormais les intermédiaires entre Damas et Ryad et que, de surcroît, Nabih Berry est dans ce contexte chargé d’effectuer des contacts avec ces deux capitales-pôles de décision arabes afin d’aplanir les dernières difficultés qui pourraient surgir à la dernière minute.
Un seul point d’interrogation demeure, concernant cette fois-ci le degré de transparence du régime syrien dans la manière dont il est en train de se comporter à l’égard du dossier libanais : Walid Moallem n’avait-il pas, dès dimanche, affirmé qu’il valait mieux s’abstenir de « commenter » la feuille de route arabe votée au Caire « tant que Amr Moussa ne se serait pas rendu à Beyrouth ». Or, étrangement, une partie de l’opposition s’est lancée, dès la publication des recommandations, dans une critique – il est vrai circonspecte – de la décision arabe.
Des trésors de bonne foi
Néanmoins, et selon une source bien informée, le Hezbollah et le mouvement Amal semblaient hier en soirée déployer des trésors de bonne foi, et les contacts et concertations entre les deux principaux pôles de l’opposition avaient repris de manière intensive, quelques heures seulement avant l’arrivée de M. Moussa. D’autre part, une délégation de l’opposition compte se rendre aujourd’hui à Yarzé pour une réunion avec Michel Sleimane. Il est légitime de se demander dans ce contexte quel discours compte lui tenir l’opposition, d’autant que celle-ci s’emploie depuis plus d’un mois à parsemer la route Yarzé-Baabda d’embûches, ou de mines, depuis le sinistre message adressé au général François el-Hajj et à l’ensemble de l’armée libanaise. Wi’am Wahhab n’a-t-il pas d’ores et déjà prévenu en affirmant que son camp ne donnerait pas à d’autres « ce qu’on n’avait pas donné à Emile Lahoud » ? On comprend mieux alors les propos tenus par Saad Hariri à Paris hier : « Je doute que Michel Aoun puisse accepter de telles conditions (pour lui-même, s’il avait été élu à la présidence de la République), alors pourquoi les pose-t-il ?»
« Les recommandations de la Ligue arabe ne sont pas des paroles en l’air, elles émanent d’une organisation panarabe. Il ne faut pas les prendre à la légère et il faudrait, bien au contraire, tirer profit de cette chance unique d’arabisation de la crise libanaise. Un énième échec aura pour conséquence l’internationalisation de la crise, or cela n’arrangera personne, surtout pas l’opposition », souligne une source bien informée.
Un ministre de la majorité relève pour sa part que « Damas s’emploie à reprendre à Beyrouth ce qu’elle aura donné au Caire, en demandant à l’opposition de poser des conditions supplémentaires » destinées à paralyser l’initiative de la Ligue. «Mais la visite de Moussa sert à contraindre la Syrie à accepter ce sur quoi elle a acquiescé au Caire », poursuit ce ministre. « Aujourd’hui, le Liban dispose au moins, grâce à la Ligue arabe, d’un président virtuel. Les hérésies constitutionnelles ont été écartées, ainsi que la théorie du tiers de blocage », indique une source parlementaire du 14 Mars.
En somme, même s’il existe concrètement un risque de voir les incidents comme ceux de Rmeïlé se multiplier, la visite de Amr Moussa semble être capitale puisqu’elle vient déterminer, dans les moindres détails, le mode d’application de la feuille de route du Caire qui a presque renvoyé dos à dos majorité et opposition, en instituant au rang de priorité l’élection du président de la République et en battant en brèche d’emblée l’idée d’un tiers de blocage ou d’une majorité trop majoritaire. Une solution prônant « ni vainqueur ni vaincu », comme l’a souligné Walid Joumblatt et que viendra vraisemblablement consolider le Premier ministre qatari, Hamad ben Jassem ben Jabr al-Thani qui arrivera à Beyrouth demain.
Il reste néanmoins difficile de se prononcer définitivement sur le sort de la séance parlementaire électorale de samedi.