Le Caire et la Ligue donnent le ton : le sommet arabe aura lieu même s’il est préférable qu’un président soit élu avant cette date
Les ministres des Affaires étrangères des 6 pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), réunis samedi à Ryad, ont insisté sur la nécessité d’élire un président le 11 mars, même si le Qatar – qui présidait la réunion – a refusé de conditionner la participation des pays arabes au sommet de Damas à l’élection d’un président de la République au Liban. Le CCG a également apporté son appui au « pouvoir et aux institutions constitutionnelles » du pays. Au même moment, à Beyrouth, l’ambassade d’Arabie saoudite demandait à ses ressortissants de « circuler prudemment et de quitter si possible » le pays. Pour tout commentaire, Abdelaziz Khoja a indiqué hier que l’Arabie saoudite avait « le droit de s’inquiéter pour ses ressortissants ».
Ces mesures de Ryad sont intervenues après que la voiture d’un diplomate saoudien eut été touchée par balles alors que des militants Amal exprimaient leur joie en tirant à balles réelles, vendredi soir, à l’issue de l’intervention télévisée de leur chef et président de la Chambre, Nabih Berry. M. Khoja n’a pas manqué de relever à cet égard que « les balles perdues pourraient se perdre une deuxième fois » et finir leur course une nouvelle fois dans la voiture d’un diplomate de son ambassade, manière de dire que le risque existe bel et bien.
Samedi toujours – une journée décidément laborieuse pour les responsables de la région –, le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, se rendait à Damas pour d’âpres discussions avec le président syrien, Bachar el-Assad, son numéro deux, Farouk el-Chareh, et son ministre des AE, Walid Moallem. A observer la mine décomposée de Amr Moussa lors de la conférence de presse, il est fort à parier que les entretiens avec les responsables syriens n’ont pas donné les résultats escomptés. Lors de leur point de presse conjoint, MM. Moussa et Moallem ont donc chacun exprimé leurs vues sur les dossiers de l’heure, sans parvenir à donner une image unifiée des relations chaotiques qui unissent en ce moment la Syrie à la Ligue arabe.
Désignant les Etats-Unis comme seul responsable de l’échec de la mission Moussa à Beyrouth, Walid Moallem a veillé à souligner que ce pays « ne réussira pas à imposer la solution qu’il désire » au Liban. « La solution réside dans un accord global ayant pour base l’initiative arabe et selon la logique du ni vainqueur ni vaincu », a indiqué sans ciller le ministre syrien des AE, pendant que Amr Moussa soulevait de son côté les « complications » qui règnent aujourd’hui dans les relations arabes.
Signaux positifs ?
Une source diplomatique a souligné à notre correspondant au palais Bustros, Khalil Fleyhane, que M. Moussa « n’a pas réussi à convaincre Bachar el-Assad de coopérer avec l’Arabie saoudite et l’Egypte » sur le dossier libanais afin de faire pression sur ses alliés à Beyrouth et faciliter par là l’élection de Michel Sleimane. De plus, poursuit cette source, Damas, fort de l’appui du Qatar, a refusé de repousser la date de la tenue du sommet arabe. Toutefois, et selon une source bien informée, la semaine qui commence pourrait s’avérer porteuse de signaux positifs. Cette source affirme que le choix du régime syrien sera d’accepter la tenue d’une élection présidentielle au Liban, quelques jours seulement avant la tenue d’un sommet arabe qu’il tient à réussir. La stratégie syrienne consisterait désormais à accepter de voir le vide au niveau de la magistrature suprême au Liban se combler, pour ensuite tabler sur les complications qui émergeront au niveau de la mise en place du gouvernement. En agissant de la sorte, Damas aura quelque peu réussi à redorer in extremis son blason et cela lui permettra d’assurer la plus large participation possible au sommet. En effet, à l’heure qu’il est, seuls 13 pays dont le Qatar ont annoncé qu’ils prendraient part à la réunion du 29 mars. Le Liban, de son côté, n’a toujours pas été invité à y prendre part, même si le ministre des AE par intérim Tarek Mitri a indiqué hier qu’il n’était « pas possible » que Beyrouth ne soit pas convié à un tel événement et que, pour lui, l’invitation serait probablement transmise par « Amr Moussa ou un autre délégué de la Ligue arabe », ajoutant qu’à son avis « cela va se produire ».
Dans le cas où la question de « l’invitation » parvient à être réglée, Beyrouth sera toutefois confronté à deux autres problèmes. D’abord, savoir qui représentera le Liban, sachant que Nabih Berry a indiqué qu’il n’avait pas d’inconvénient à ce que le Premier ministre, Fouad Siniora, se rende au sommet, avant de s’empresser de rappeler que M. Siniora préside un gouvernement « inconstitutionnel, contraire au pacte et illégitime ». Ensuite, si d’autres pays décident de boycotter le sommet pour cause de vide institutionnel au Liban, Beyrouth devra inévitablement s’abstenir d’y prendre part. Or une telle décision nécessite que majorité et opposition s’y conforment, ce qui ne semble pas gagné à l’heure qu’il est, d’autant que l’opposition souligne, depuis plusieurs jours déjà, la nécessité de la tenue du sommet arabe, en dépit de la crise qui sévit au Liban.
L’opposition ne coopère pas
Hier, le ministre égyptien des AE, Ahmad Aboul Gaith, indiquait que « la majorité » au Liban avait « coopéré » avec la Ligue arabe pour appliquer la feuille de route prônant l’élection immédiate du commandant en chef de l’armée à la magistrature suprême, Michel Sleimane, alors que « l’opposition » ne s’était pas montrée coopérative. La pression est donc montée d’un cran, comme cela était prévisible depuis le retrait, par l’Arabie saoudite, de son ambassadeur à Damas, la semaine dernière, et le responsable de l’échec de l’initiative arabe s’en trouve tout désigné : il s’agit bel et bien de l’opposition, alliée indéfectible de Damas.
Toutefois, tant Amr Moussa que Ahmad Aboul Gaith ont laissé entendre que le sommet arabe aura bien lieu le 29 mars à Damas. Au quotidien saoudien Okaz, M. Moussa a clairement affirmé que « le sommet se tiendra à la date et au lieu » décidés préalablement. Le ministre égyptien des AE est allé dans le même sens, quoique de manière plus nuancée : « L’insistance à résoudre la crise libanaise provient du fait que sa persistance aura pour effet d’influer négativement sur un sommet qu’il convient de tenir dans un climat sain. »
Des propos qui mettent incontestablement en relief la profondeur des divergences arabes, et la difficulté de parvenir à une position unifiée, donc efficace, par rapport à la crise libanaise. Et, comme si cela ne suffisait pas, la situation désastreuse qui règne à Gaza depuis la reprise des raids israéliens risque fort bien de voler la vedette au dossier libanais en le reléguant au second plan.