Lancement de la charte du « Printemps 2008 »
La majorité tente de ressusciter la vie politique libanaise
La majorité tente de ressusciter la vie politique libanaise
Trois ans après ce fameux, ce légendaire 14 mars 2005, l’on a tendance à oublier. Ni l’impasse politique ni le marasme économique actuels ne sont propices à la conservation de la mémoire, et encore moins de l’espoir. L’on a alors tendance à oublier que l’intifada de l’indépendance a marqué le couronnement d’une lutte acharnée de 15 ans, mettant un terme à trois décennies d’occupation syrienne, ce qui était presque inenvisageable, quelques jours seulement avant le début du soulèvement. L’on a tendance à oublier que le Printemps de Beyrouth a permis aux Libanais de se retrouver, de se réconcilier avec leur capitale et avec eux-mêmes, et de dépasser enfin les lignes de démarcation de la guerre civile, qui les ont séparés, de très longues années durant. L’on a tendance à oublier cette ambiance festive, ce foisonnement de créativité, cette ébullition rouge et blanche qui ont balayé le système sécuritaire qui asphyxiait le pays. Et surtout, l’on a tendance à oublier que « les divisions actuelles n’ont pas été provoquées par un simple différend entre majorité et opposition concernant la gestion de l’Etat, mais plutôt par un véritable conflit portant sur la conception même de cet Etat ». D’un conflit entre le rêve du 14 Mars et les projets de ses détracteurs.
Et c’est justement pour tenter de contrer cette tentation de l’oubli, du désespoir, de replacer la crise actuelle dans son cadre normal et d’établir un arsenal de valeurs communes aux différentes composantes de la majorité issue de l’intifada de l’indépendance que le secrétaire général des Forces du 14 Mars, Farès Souhaid, a lancé hier la charte du « Printemps 2008 », dans le complexe du BIEL, à proximité de la place des Martyrs.
D’emblée, la contradiction entre la raideur officielle de la cérémonie du 14 mars 2008 et l’euphorie chaotique du 14 mars 2005 frappe. Plusieurs centaines d’invités triés sur le volet. Un quadrillage sécuritaire sévère. Une zone « VIP » réservée aux officiels. Et puis les photos des figures du 14 Mars fauchées par les attentats et celles des rassemblements populaires de l’intifada de l’indépendance sont là pour rappeler qu’on est loin, très loin de l’époque du camp de la Liberté.
Antagonisme
Cette contradiction entre l’image du soulèvement et celle de la cérémonie qui la commémore trois ans plus tard n’est pas sans appeler les nombreux échecs de la majorité, qui sont en partie responsables de la résorption de la dynamique populaire du Printemps de Beyrouth. A savoir, la prise en main directe du mouvement par les politiciens ; le refus, en 2005, de plusieurs responsables d’obliger Emile Lahoud à démissionner, par le biais d’un mouvement de rue ; les alliances électorales bancales ; l’incapacité du front majoritaire à déposer l’ancien président comme il l’avait promis le 14 mars 2006 ; l’inaptitude du gouvernement à introduire la moindre réforme sociale ou économique ; la mise en scène maladroite de l’adoption de la candidature de Michel Sleimane à la magistrature suprême ; l’échec (ou l’absence de volonté) de la majorité à faire échec à la dérive confessionnelle de sa rue, etc.
Et c’est peut-être pour réparer ces erreurs, pour rendre au rêve du 14 Mars sa vigueur initiale que la charte du « Printemps 2008 » s’est donné pour vocation de se concentrer sur l’essence profonde de la crise actuelle. Une crise qui est moins la résultante d’un conflit sur la répartition des portefeuilles ministériels ou sur les dispositions de la prochaine loi électorale que la conséquence d’un antagonisme entre deux visions du Liban, entre deux cultures politiques inconciliables : celle de « la culture de la paix et du dialogue », et celle « de la violence et de l’exclusion ».
Plus qu’un simple document d’entente et moins qu’un programme de gouvernement, la charte est avant tout un plaidoyer en faveur de l’unité et de la paix. Elle n’invente rien de nouveau, elle n’innove pas, elle ne révolutionne rien. Son réalisme inspiré des dispositions de Taëf est son atout principal. Il s’agit essentiellement d’une déclaration de principes visant à poser les jalons d’un Etat capable de garantir un minimum de stabilité nationale, c’est-à-dire de monopoliser la violence publique, de traiter sur un pied d’égalité avec les gouvernements étrangers, de protéger sa population et de réunir les conditions sine qua non de la croissance économique. La charte ne fait donc que reformuler, d’une manière sobre et structurée, le discours tenu par la majorité au cours des trois dernières années.
Un mécanisme de suivi
Néanmoins, ce n’est pas tant la teneur stricto sensu du document, la pluralité confessionnelle de ses signataires ou la forme de la cérémonie de son lancement qui font l’originalité du projet. L’essentiel est que les composantes de la majorité ont mis en place un mécanisme de suivi de la charte, reposant fondamentalement sur la participation de la jeunesse et des émigrés libanais à l’enrichissement de la déclaration. Sur base de cette charte, différents séminaires, ouverts au public, devraient être organisés au cours des prochains mois, pour discuter de nombreuses questions intéressant l’avenir de la société : l’économie, Taëf, le contrat social, le dialogue islamo-chrétien, les fondements de l’Etat moderne, le tribunal international et les liens entre le Liban et son voisinage.
En conséquence, la réussite de cette initiative dépend de la capacité de la majorité à mener ce processus jusqu’aux fins escomptées, c’est-à-dire à ériger la charte du « Printemps 2008 » en référentiel encadrant son action, tout en dépassant le cadre strict des dispositions du document, pour ressusciter la vie politique du pays. Expliquons-nous. La déclaration évoque par exemple les questions de la justice sociale et de l’éradication du clientélisme. Il serait alors intéressant d’élargir cette approche, de savoir comment l’on pourrait cristalliser ces concepts sur le terrain, à la lumière des principes explicités par la charte. Ce processus relève essentiellement du ressort des économistes, des syndicats et des représentants du patronat. Lancer alors un chantier de réflexion nationale sur ces questions, bien que le contexte ne s’y prête guère, est le bienvenu. Ceci va permettre de rallier davantage la population à la cause de l’édification de l’Etat, d’impliquer les citoyens dans l’exécution du projet politique de la consécration de l’indépendance et d’établir un lien solide et étroit entre la lutte pour la liberté et la défense des intérêts individuels.
L’agrégation de ces actions individuelles produirait en effet un courant sociétal qui milite pour la consolidation des fondements de l’Etat et la préservation de l’indépendance. Ceci n’engendrerait rien de moins qu’une redynamisation de l’action politique, un désensablement du domaine de la chose publique. Et surtout et avant tout, la construction d’une digue sociale qui contiendrait la vague de la guerre civile.
Diable, ce qu’il peut être doux de rêver…