Au premier jour du sommet, Siniora prononcera un discours qui « sera diffusé mondialement », annonce Hamadé
Occultant la très faible représentation des grands de la Ligue, Moallem reproche aux Libanais d’avoir perdu « une occasion en or »
Occultant la très faible représentation des grands de la Ligue, Moallem reproche aux Libanais d’avoir perdu « une occasion en or »
Quelques heures à peine après que le gouvernement Siniora eut décidé que le Liban ne participera pas au sommet arabe de Damas, non par volonté de boycotter mais à cause de la crise dans laquelle il se débat et à laquelle le régime syrien n’est pas étranger, la Syrie a réagi. Promptement et décidément sans états d’âme : « Le Liban a perdu une occasion en or pour débattre de la crise (politique dans ce pays) et pour renforcer le plan arabe pour une solution » au Liban, a ainsi déclaré le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Moallem, au cours d’une conférence de presse, occultant totalement le très faible niveau de représentation des plus grands pays arabes.
«Le Liban a perdu une occasion en or pour examiner l’état des relations syro-libanaises », a-t-il répété, estimant que les pays arabes ayant des relations spéciales avec le Liban, « comme l’Arabie saoudite, la Syrie et l’Egypte, doivent coopérer pour faire appliquer l’initiative arabe sur une solution au Liban ». Cette initiative, qui prévoit notamment l’élection immédiate d’un président de la République, « est la propriété de tous les Arabes et pas d’une seule partie ; il incombe aux Libanais eux-mêmes de dialoguer pour une solution sur la base du ni vainqueur ni vaincu, et l’initiative arabe est soutenue par toutes les parties au Liban et par la communauté internationale à l’exception des Etats-Unis », selon le chef de la diplomatie syrienne. Dans ce contexte, ce dernier a accusé Washington de « diviser les Arabes en modérés et non modérés. Les Etats-Unis cherchent à briser la solidarité arabe. Ce sommet est celui de la solidarité arabe », a-t-il souligné.
Sauf que Ryad ou Le Caire, qui accusent Damas de bloquer l’élection présidentielle libanaise, ne semblent pas avoir attendu quiconque pour décider de bouder le sommet en terres syriennes. Le royaume wahhabite ne sera représenté que par son délégué permanent auprès de la Ligue arabe, Ahmad Kattan, et l’Egypte a indiqué hier que le président Moubarak n’irait pas à Damas et qu’elle serait représentée par le ministre d’Etat chargé des Affaires parlementaires et judiciaires, Moufi Chéhab. Quant à la Jordanie et au Maroc, ils devraient eux aussi être représentés à un niveau inférieur, a estimé un diplomate à Damas, cité par l’AFP. Les commentateurs arabes n’hésitent d’ailleurs pas à mettre totalement en doute le succès du sommet : « Personne ne s’attend à grand-chose », estime Mohammad Sayyed Saïd du quotidien indépendant égyptien al-Badil ; « Ce sommet sera celui qui consacrera les divergences arabes au lieu d’être celui de l’unité arabe », renchérit dans un éditorial, toujours en Egypte, le quotidien progouvernemental al-Ahram.
Pourtant, a assuré le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, « la crise libanaise sera le principal thème de discussion », et le sommet « donnera un nouvel élan à l’initiative arabe sur le Liban, qui ne sera pas modifiée ». Sans compter, a-t-il ajouté, que la question palestinienne sera elle aussi évoquée, ainsi que le processus de paix et les événements au Soudan et au Darfour.
Marwan Hamadé
Le ministre des Télécommunications, Marwan Hamadé, a révélé hier qu’au premier jour de la tenue du prochain sommet arabe (29-30 mars), le Premier ministre, Fouad Siniora, prononcera un discours qui sera diffusé mondialement et fera connaître à la communauté internationale les raisons de son absence au sommet. Ce sera « un cri » qui « retentira très fort », a-t-il affirmé. « Face au blocage de la présidentielle, il était inévitable de réagir de cette façon », a estimé M. Hamadé.
« Empêcher l’élection d’un président de la République, après avoir imposé une prorogation de trois ans d’un mandat rejeté, voilà ce que les Libanais refusent, insistant pour être représentés par un président arabe chrétien, le seul de cette confession dans le monde arabe », a encore dit le ministre des Télécoms, ajoutant que « sur le plan arabe, il était nécessaire de mettre en évidence l’inacceptable ingérence d’un Etat arabe dans les affaires d’un autre Etat, et par tous les moyens » militaires et politiques, a-t-il dit.
« D’une Syrie dont on attendait qu’elle coopère à l’instauration de rapports équilibrés, le Liban a reçu exactement le contraire, une contre-offensive qui s’est développée sur les plans international et régional, faisant du Liban un espace de règlements de comptes », a ajouté Marwan Hamadé.
Par ailleurs, il a annoncé que le Liban va demander la convocation d’une conférence des ministres arabes des Affaires étrangères, ou même un sommet arabe pour débattre de la crise libanaise ailleurs qu’en Syrie. « Il n’est pas logique que nous discutions à Damas de la crise libanaise, alors que le Liban fait assumer à Damas même le blocage de son système institutionnel, et en l’absence d’un président libanais. Le régime syrien ne peut être, à la fois, juge et partie », a-t-il encore souligné.
Signalons que le fils de l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine, Ibrahim Chamseddine, s’est déclaré étonné par les propos du ministre Hamadé, qui a qualifié les assises arabes de « sommet des nains ».
Pour sa part, le ministre d’Etat chargé de la Réforme administrative, Jean Oghassabian, a relevé que l’absence du Liban à Damas sera retentissante. « C’est un message à l’adresse de la communauté internationale, qui veut clairement dire que le Liban, qui n’a jamais raté un sommet arabe, ne veut y être représenté que par son président, le seul chef d’Etat chrétien dans le monde arabe. Cette chaise vide implique aussi qu’il est indispensable que les relations libano-syriennes soient rectifiées, assainies », a-t-il poursuivi.
La majorité
Même son de cloche chez les députés du 14 Mars, à commencer par ceux en résidence forcée à l’hôtel La Hoya (lire par ailleurs). Mais pas qu’eux. Ainsi, interrogé par l’agence al-Markaziya, le député Samir Frangié a prédit un échec patent au sommet arabe, relevant que les Forces du 14 Mars « équivalent par leur importance à la chute du mur de Berlin ». Boutros Harb, lui, a justifié la décision du gouvernement par la certitude que de grands pays arabes allaient être représentés à des niveaux très inférieurs au sommet arabe. Il a ajouté que la lecture par la Syrie de l’initiative arabe « diffère totalement des autres membres de la Ligue arabe », estimant qu’attendre un consensus avant que d’élire un président de la République est une « hérésie ».
Robert Ghanem, qui a reçu hier l’ambassadrice britannique Frances Guy, a estimé que la décision du gouvernement est « saine : la représentation du Liban aurait été viciée, tant sur le plan constitutionnel que sur celui de l’identité ». Il a espéré que la décision du cabinet Siniora puisse inciter immédiatement et positivement sur le plan arabe afin de régler la crise institutionnelle au Liban. Son collègue de Rachaya, Waël Bou Faour, a lui aussi qualifié la décision de boycottage de « sage », relevant que cela booste les capacités des Arabes à faire pression sur la Syrie. « La priorité va au déverrouillage du Parlement et à l’élection du président de la République », a-t-il également dit, à l’adresse de Nabih Berry.
Même son de cloche pour le député haririen Ahmad Ftouh, qui a estimé que ce boycottage est « en harmonie avec les sacrifices consentis par les Libanais ». Idem pour le député de Tripoli, Elias Atallah. Quant à l’Option libanaise (OL), emmenée par Ahmad el-Assaad, elle a publié un communiqué à l’issue de sa réunion hebdomadaire, soulignant que le boycottage est « la moindre des choses que l’on puisse faire, si l’on veut être en accord avec soi-même et avec la réalité ». L’OL a fait assumer « l’entière responsabilité » de l’échec du sommet à la Syrie, « parce qu’elle a clairement choisi de s’allier d’une façon organique et fondamentale au régime iranien ». Idem pour le mouvement des Nassériens libres, qui a salué avec chaleur la décision du gouvernement Siniora.
L’opposition
C’est par contre tout naturellement que l’opposition a tiré à boulets rouges contre le cabinet Siniora et son choix de la politique de la chaise vide. « Les Etats-Unis veulent l’échec du sommet arabe, mais leur projet va chuter, et, avec lui, la majorité » au pouvoir au Liban, a ainsi affirmé le député CPL Nabil Nicolas, estimant qu’« il existe un plan américain visant à vider la région de ses habitants chrétiens et à créer des mini-Etats sectaires, qui seraient en perpétuel conflit entre eux, le tout au service des intérêts israéliens ». Son colistier Hassan Yaacoub a quant à lui critiqué la volonté de Fouad Siniora d’adresser un message au cours du sommet de Damas, « un message qui n’aura aucun écho et aucun sens », a-t-il dit, affirmant, dans une interview au site électronique Lebanon Files, que « l’équipe au pouvoir avait elle-même isolé le président Lahoud au cours du sommet de Khartoum et avait dynamité le poste présidentiel ».
Quant à l’ex-député alaouite du 14 Mars, Moustapha Ali Hussein, il a relevé que la présence du Liban au sommet de Damas « aurait permis d’avancer d’une façon notable vers la voie de la solution », qu’elle « aurait calmé l’ambiance sur la scène locale » et qu’elle « se serait répercutée positivement sur les relations interarabes ».
Allant beaucoup plus loin, l’ancien député Nasser Kandil a estimé dans une conférence de presse que le boycottage des assises panarabes « enterre l’accord de Taëf et pave la voie à une conférence internationale qu’est en train de préparer (l’émissaire spécial de Ban Ki-moon, Terjé Roed-)Larsen », annonçant le lancement d’un site électronique destiné à « accompagner les activités » du sommet. Même son de cloche pour les anciens députés Fayçal Daoud, Adnane Arakji et Jihad Samad, lequel a estimé que le boycottage du sommet est « un coup de poignard planté dans le cœur de l’appartenance arabe du Liban ».
Pendant ce temps, le chef du PSNS, Ali Kanso, qui était reçu par l’ancien Premier ministre Omar Karamé, affirmait qu’en boycottant le sommet arabe, le gouvernement Siniora « obéit aux ordres américains ». Un boycottage dont « on pourrait profiter pour entraîner le Liban dans un tourbillon d’axes liés à des intérêts régionaux », a craint de son côté le Front de la liberté, présidé par Fouad Abou Nader.
Hoss, Kabalan et Fadlallah
Pour sa part, l’ancien Premier ministre Sélim Hoss a adressé une lettre ouverte aux dirigeants arabes qui se retrouveront les 29 et 30 mars à Damas, dans laquelle il affirme que le Liban « a besoin d’une décision arabe unie à même de l’arracher de la crise dans laquelle il se débat – sinon, la porte est ouverte aux pires éventualités, et si l’explosion se produit au Liban, aucun pays arabe n’y échappera », a-t-il prévenu.
Le vice-président du Conseil supérieur chiite, cheikh Abdel-Amir Kabalan, s’est déclaré « étonné » par l’absence du Liban au sommet arabe : « Ce sommet réussira même si le Liban n’y participe pas – et le Liban devrait y être présent, pour pouvoir parler franchement avec les Syriens et chercher avec eux les moyens de sortir de la crise », a-t-il affirmé.
Enfin, l’uléma chiite cheikh Mohammad Hussein Fadlallah a demandé aux Arabes d’« afficher leur authenticité avant que d’accuser les autres de retirer le tapis sous leurs pieds ».