D’abord diagnostiquer le mal
Si l’on peut se permettre de schématiser et de résumer en peu de mots les fondements essentiels sur lesquels devrait reposer le Liban de demain, il serait possible d’avancer la formule lapidaire suivante : liberté pour tous et dans tous les domaines dans un climat de stabilité soutenue.
Mais avant de repenser le Liban en vue, le cas échéant, de son éventuelle réinvention, encore faut-il que l’on sorte d’abord de la situation dans laquelle se débat le pays depuis de long mois. Et pour trouver un remède à une telle situation, il faudrait en toute priorité diagnostiquer soigneusement le mal qui gangrène la scène locale.
Les Libanais sont confrontés au stade actuel à deux grands problèmes majeurs : les tentatives répétées du régime syrien de rétablir sa mainmise sur le Liban, ne fût-ce que d’une façon détournée ; et la ligne de conduite du Hezbollah qui estime que le système politique en place est devenu trop exigu pour lui.
A l’ombre d’un tel contexte, les Libanais se doivent d’unifier leurs rangs, impérativement, pour faire échec aux velléités de Damas de refaire du pays du Cèdre un satellite syrien, comme ce fut le cas entre le début des années 90 et 2005. Quant au problème de la « participation » à l’exercice du pouvoir – l’une des principales revendications de l’opposition – il est régi par les dispositions de la Constitution et ne saurait être réglé sur base d’un point de vue imposé par le Hezbollah.
L’autre requête soulevée avec insistance par le parti chiite (l’obtention du tiers de blocage au sein du gouvernement) constitue une véritable perversion du système consensuel prévu par l’esprit et la lettre de l’accord de Taëf. L’on a un peu tendance à oublier, en effet, qu’au départ, le principe du tiers de blocage en cas de vote en Conseil des ministres a été prévu comme une sorte de garantie aux chrétiens afin qu’ils aient les moyens d’empêcher l’adoption de décisions fondamentales et stratégiques qu’ils jugeraient contraires à leurs constantes historiques ou à leurs intérêts vitaux. Ce tiers de blocage, c’est donc, dans une certaine mesure, surtout aux chrétiens en tant que collectivité qu’il a été accordé à la base, et non pas à un parti ou à une alliance politique quelconque.
Si nous soulevons ces points de détail, c’est qu’ils ne sont pas sans conséquences sur toute entreprise de « réinvention » du Liban. Nous assistons dans ce cadre à des tentatives à peine voilées et à peine avouées de remettre en question certaines dispositions de l’accord de Taëf. S’engager sur une telle voie reviendrait à jouer avec le feu dans les circonstances présentes. Songer à modifier Taëf, c’est ouvrir la boîte de Pandore.
Pour parfaire et compléter ce diagnostic définissant le mal qui touche le pays, force est de relever aussi que le Liban est aujourd’hui confronté à un grave problème de fond qui présente une dimension existentielle du fait que le projet politique du Hezbollah revêt un caractère supranational. Ce parti est présent physiquement au Liban, mais sa pensée, son idéologie, sa façon de concevoir les choses sont intimement liées à la cause islamique qui dépasse largement les frontières du Liban et le cadre étroit de l’espace libanais. L’horizon du Hezbollah s’étend largement dans la région. Si nous désirons repenser et réinventer le Liban, il ne servirait à rien de faire la politique de l’autruche à cet égard en banalisant le conflit actuel et en refusant d’y voir une confrontation entre deux visions du Liban, deux visions de l’homme et de son rôle dans la société, deux visions de la vie. Il ne servirait à rien de nier le fait que le pays est aujourd’hui le théâtre d’un choc entre deux cultures, entre deux projets qui ne partagent pas les mêmes valeurs. Et sur ce plan, ce serait un non-sens de dire que les chrétiens du 14 Mars sont avec ou contre les sunnites, avec ou contre les chiites. Ce serait soulever un faux problème, un problème qui ne se pose pas à la base. Car notre vision et nos options correspondent à l’esprit du 14 Mars, en ce sens qu’indépendamment des personnes, des chefs de file et des appartenances communautaires, nous partageons ensemble une perception commune du Liban, fondée sur la primauté de l’Etat, sur une démocratie véritable, le respect du pluralisme et du droit à la différence, la défense des droits de l’homme ainsi que des libertés publiques et individuelles, l’attachement à l’ouverture sur le monde dans le cadre d’un système libéral.
Dans cette optique, placer une entente avec le Hezbollah dans le contexte d’une alliance entre les minorités dans la région constitue une vaste supercherie. Il apparaît en effet évident que l’idéologie du Hezbollah, fondée sur une doctrine politico-religieuse réductrice, est fondamentalement en contradiction profonde avec les valeurs chrétiennes les plus élémentaires.
Réinventer le Liban n’est possible, en guise de conclusion, que si l’on apprend des erreurs du passé. L’histoire contemporaine a prouvé, notamment, que la nature pluraliste du tissu social libanais a pour conséquence que le Liban ne peut jamais s’accommoder d’une idéologie qui dépasse largement son espace, son cadre naturel. Tel a été le cas, à titre d’exemple, du nationalisme arabe, du communisme international ou également de la doctrine du Parti syrien national social qui ont été rejetés, pour l’essentiel, et dans une perspective historique, par le corps libanais parce que, précisément, la mosaïque libanaise ne peut assimiler et intégrer de telles idéologies à caractère supranational qui dépassent le cadre des spécificités propres au pays du Cèdre. Le Hezbollah sera-t-il en mesure d’en tirer les conclusions qui s’imposent ? Il y va sans doute de son devenir politique et de celui du pays tout entier.
Samir GEAGEA
Président du conseil exécutif des Forces libanaises