13 Avril 1975 – La commémoration de la guerre

13 Avril 1975 – La commémoration de la guerre, 33 ans plus tard, n’a mobilisé que quelques centaines de manifestants
« Plus jamais la guerre » ou la manifestation qui a fait tomber – momentanément – les barrières du centre-ville
 


 

Dimanche 13 avril 2008. Trente-trois ans, jour pour jour, après le début de la guerre, la société civile, menée par l’association Offre-Joie, se mobilise, avec le partenariat des médias pour dire « plus jamais » à la guerre fratricide entre Libanais, sur le thème « Notre unité est notre salut ». Depuis la place Mar-Mikhaël à Chiyah jusqu’à l’intérieur du sit-in au centre-ville de Beyrouth, en passant par Tayyouné, par le pont Fouad Ier et par l’avenue Béchara el-Khoury, plusieurs centaines de personnes, toutes confessions confondues, jeunes et moins jeunes, ont marché, côte à côte, deux heures et demie durant, pour rappeler aux Libanais l’horreur de la guerre. L’événement s’est terminé par une retransmission en direct sur toutes les chaînes télévisées locales d’une émission qui s’est déroulée au centre-ville même, devant la mosquée Mohammad el-Amine. Emission durant laquelle les présentateurs vedettes des chaînes télévisées ont donné quelques émouvants témoignages de leur vécu de la guerre et appelé les jeunes à dire non à ce fléau. Seule ombre au tableau, la mobilisation de la société civile, des établissements scolaires et des médias n’a que peu gagné les citoyens, dont la participation a été pour le moins timide.


C’est à 15 heures précises que s’ébranle la manifestation, sur l’ancienne route de Saïda, séparant les quartiers de Chiyah et de Aïn el-Remmaneh, encadrée par un important dispositif de sécurité. En tête, les responsables des principales ONG, suivis de jeunes arborant des drapeaux libanais et des drapeaux noirs en mémoire des victimes de la guerre. La fanfare des scouts des Makassed rythme la marche. Juste derrière, des dizaines de handicapés sur fauteuils roulants ou à béquilles avancent, les uns poussés par des volontaires, les autres se débrouillant tout seuls, alors qu’un bus transporte les moins résistants. « J’ai été blessé à Nabaa au tout début de la guerre par un éclat d’obus pendant que je travaillais », raconte un homme qui avance en boitant, s’aidant d’une béquille et portant le drapeau libanais. « J’ai subi 33 opérations à la jambe qui a été rongée par la gangrène. Aujourd’hui, je continue à souffrir des conséquences de la guerre car je suis au chômage depuis 10 ans. C’est pourquoi je tiens à marcher pour dire que nous ne voulons plus jamais la guerre », poursuit-il.


Quelques mètres plus loin, les parents de personnes disparues arborent les photos de leurs proches. Une vieille femme montre plusieurs photos passeport. « Mes quatre fils et mon mari sont tous portés disparus », dit-elle, les larmes aux yeux. « Ils ont été enlevés à un barrage, en 1982, alors que nous fuyions le camp de Sabra. Aucun dirigeant ne s’est jamais soucié du sort de mes proches », ajoute-t-elle. Non loin de là, une autre femme porte contre son cœur la photo de son frère. « Il est dans les prisons syriennes depuis 1981. Ils l’avaient d’abord emmené à Ramlet el-Baïda », raconte-t-elle. « J’avais régulièrement de ses nouvelles, mais depuis 2000, je ne sais plus rien de lui », dit-elle encore.


Egalement parmi les manifestants, de nombreuses associations, des élèves d’écoles, des scouts… « Nous sommes descendus pour que celui qui a oublié se souvienne », dit cette banderole, portée bien haut par les élèves des Sœurs de Clemenceau. Un groupe de jeunes, revêtus de tee-shirts blancs tachetés de rouge, miment une scène de guerre : sur une civière, ils transportent un de leurs camarades, blessé.

 

Personne ne veut se battre


Alors que la manifestation suit son chemin, les habitants, attirés par le bruit de la fanfare, descendent dans la rue. Les balcons sont noirs de monde. Quelques enfants applaudissent au rythme de la fanfare. Des femmes distribuent des roses aux manifestants. Ici ou là, on demande ce qui se passe. Mais personne ou peu d’habitants de cette ancienne ligne de démarcation connaissent l’objectif de la marche. Ils acquiescent de la tête. « Que Dieu nous préserve », dit une femme en signe d’encouragement. « Personne ne veut la guerre, lance un commerçant debout devant sa boutique. Nous en connaissons les conséquences car nous l’avons vécue. Mais nos jeunes n’en sont pas conscients. Notre devoir est de les en éloigner », observe-t-il. La manifestation passe devant un immeuble encore en ruines. Une énorme photo du bus de Aïn el-Remmaneh, criblé de balles, orne la façade.


Ici ou là, des citoyens rejoignent la marche avec détermination. « Lorsque la guerre a commencé, je m’entraînais à lancer des bombes, j’avais alors 24 ans, lance un père de famille. J’ai pris les armes contre mes convictions, car il fallait défendre le pays contre les Palestiniens. Aujourd’hui, je suis là avec ma fille de douze ans, sur cette ancienne ligne de démarcation, car je refuse l’idée d’une guerre entre Libanais. »
Une femme qui marche avec quelques amies a elle aussi vécu la guerre. « Je disais alors que j’étais contre la guerre, mais personne ne m’a écoutée. Je suis toujours contre la guerre aujourd’hui », dit-elle avec conviction, déplorant le manque d’éveil au sein de la société.


Rond-point Tayyouné. Des milliers de photos de disparus ornent le centre de la place. « 17 356 disparus, nous ne sommes pas prêts à recommencer », est-il aussi écrit en grand. La marche fait une pause et se regroupe, pour observer une minute de silence à la mémoire des disparus de la guerre. La foule applaudit avant de poursuivre sa marche vers le tunnel Fouad Ier où les drapeaux noirs seront permutés contre des drapeaux blancs, en signe de paix.


Car c’est en signe de paix et se tenant par la main que les manifestants se dirigent vers le centre-ville et plus exactement vers le sit-in de l’opposition, après avoir signé une pétition symbolique de réconciliation.

 

Les médias d’une seule voix


Sur le pont surplombant les tentes de l’opposition, trône le slogan d’Offre-Joie « Notre unité est notre salut », orné d’une colombe de paix. Alors que les manifestants atteignent les rangs de l’opposition, les barrières s’ouvrent pour laisser passer le cortège, sous les applaudissements des personnes déjà sur place. Une estrade placée devant la mosquée Mohammad el-Amine attend déjà les participants à l’émission télévisée qui débutera à 18 heures précises.


Animée par le journaliste Adel Malek, cette émission a regroupé des présentateurs vedettes des différentes télévisions locales. C’est d’abord Melhem Khalaf, fondateur d’Offre-Joie et organisateur de l’événement qui a pris la parole, insistant sur la nécessité de bâtir un Liban uni. « Nous ne faisons que poser la première pierre », dit-il, en invitant l’assistance à se retrouver l’année prochaine au même endroit, à la même heure, pour commémorer ensemble le 13 avril. Tour à tour, Nada Saliba de Télé-Liban, Imad Marmal de Manar, Raymond Khoury de Télé-Lumière, Dolly Ghanem de LBC, Abbas Daher de NBN, Georges Yasmine de OTV, Sahar el-Khalil de Future TV et Georges Saliba de NTV se sont succédé à la tribune, chacun donnant un témoignage de son vécu de la guerre. Ces témoignages, comme ceux de tous les Libanais, sont marqués par la violence, les enlèvements, les mutilations, la mort, la peur, les francs-tireurs, les barrages, les abris, les destructions…
C’est alors que plusieurs hommes de religion de différentes confessions ont récité ensemble une seule et même prière, un appel conjoint à l’unité et à la paix.


Le plus regrettable, c’est qu’à la fin de cette journée placée sous le signe de l’unité, les barbelés ont repris leur place et les barrières se sont de nouveau dressées entre les Libanais.


Il reste à espérer que le triste bilan de la guerre, 100 000 morts, 300 000 blessés et plus d’un million de déplacés, mobilisera davantage les citoyens à l’avenir contre le spectre d’une nouvelle guerre civile.

المصدر:
l"orient le jour

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