Un dialogue ? Pourquoi pas, mais avec qui, demandent les loyalistes

Cacophonie totale dans les rangs opposants
Un dialogue ? Pourquoi pas, mais avec qui, demandent les loyalistes
Philippe ABI-AKL


Le renard passe, passe, à chacun à son tour. Tantôt Berry, tantôt Aoun. Tantôt l’un et l’autre, ou ni l’un ni l’autre. Bref, la confusion. Aujourd’hui, on ne sait vraiment pas qui parle au nom de l’opposition. Car ses pôles, majeurs ou de second rang, de Hassan Nasrallah à Wi’am Wahhab, s’expriment tous en public en vrais-faux mandatés. « Personne ne m’a dessaisi de mon mandat de représentant de l’opposition », soutient le général Aoun pour qui le nœud ministériel reste capital. Alors que Berry jette là-dessus une éponge pudique, si on veut bien le laisser coacher un nouveau dialogue avec la majorité. De son côté, Sleimane Frangié se fait fort de garantir la présidentielle, c’est-à-dire d’entraîner dans son sillage le front opposant, pour peu qu’on lui donne la 1960. Tandis que le Hezb, probablement le plus à même de décider, se confine dans un mutisme de prudente tactique, sans se brûler les ailes, sans désavouer personne.


Comme on voit, comme on entend, il n’y aurait en réalité qu’un problème mineur de préséance personnelle si les positions étaient unies. Ou, au moins, cohérentes. Par ses divisions accusées sur les priorités, l’opposition rend bien aléatoire un traitement en interne de la crise. Et la majorité se demande dès lors de quoi discuter au juste, et avec qui.


Cependant entre celui qui propose ou pose des conditions et celui qui bouge sur le terrain, qui prend l’initiative, l’avantage est à ce dernier, comme aux échecs. Du moins tant qu’il sait se mettre en vedette, communiquer, rester sous les spots de l’actualité. C’est le cas de Nabih Berry, qui a pris soin de paraître se faire adouber à Damas. Paraître seulement, parce qu’il n’a pas été autorisé à proclamer ensuite avoir obtenu la bénédiction du régime syrien. Mais simplement à dire que les frères sont tout pleins de bonnes intentions à l’égard du Liban.
C’est peut-être, insinuent de méchantes langues, parce qu’il n’a pas vraiment obtenu carte blanche de Damas que le président de la Chambre a étendu son booking de voyages à d’autres capitales arabes. D’ailleurs sous prétexte que sa démarche se veut complémentaire de la feuille de route établie par la Ligue, dont la réalisation nécessite, répète-t-il, un arrangement entre ce qu’il appelle les deux S, la Syrie et les Saoudiens.


Mais on n’est jamais trahi que par les siens. Ecouté avec bienveillance au-dehors, et même par certains loyalistes, Berry se heurte à de fortes réticences de la part de nombre de ses alliés locaux, qui sursautent quand ils l’entendent promettre de renoncer au sacro-saint tiers de blocage si la majorité souscrit à la 1960, éventuellement dépoussiérée.


Comme son projet ajoute à la confusion, Damas le perturbateur prend soin de ne pas le recaler. Mais sans l’appuyer, pour ne pas indisposer ses autres bons amis du cru. Ni paraître plier devant les Saoudiens, commente un pôle loyaliste. En d’autres termes, ajoute-t-il, du moment que l’initiative Berry permet de gagner, ou de perdre, encore plus de temps, elle concorde parfaitement avec les vues tactiques du régime syrien. Qui, diviseur éternel, ne doit pas être très content d’entendre Karamé recommander l’unification des rangs opposants.

 

Débat central


Il reste cependant qu’à part la fulgurante et éphémère réapparition médiatique de Mohammad Zouheir Assadiq, le débat et le clivage se focalisent désormais sur la loi électorale. L’opposition s’est hâtée, un peu trop vite sans doute, d’accuser la majorité de refuser la 1960. Atef Majdalani, député futuriste de Beyrouth, lui répond que c’est tout à fait faux. Que le regretté président Hariri s’était prononcé lui-même en faveur de cette formule qui avantage la représentation de proximité, prise comme cadre général, ou si l’on préfère, dans son esprit plutôt que dans sa lettre. Car, observe Majdalani, il est évident qu’il faut en ajuster les dispositions en fonction de l’évolution que le pays a connue en quelque 50 ans, tant sur le plan démographique qu’au niveau du découpage administratif, c’est-à-dire des districts.


Comment pourrait-on concrètement, demande-t-il, répartir les députés du temps présent entre des cazas de 1960 qui ne sont plus les mêmes. Que faire des mohafazats qui ont vu le jour depuis cette époque, de Baalbeck et de Hermel qui ne formaient qu’une seule circonscription, ou des cazas qui ont fusionné.
Et pourquoi donc ne s’en tient-on pas au nombre de 108 prévu dans Taëf, au lieu des 128 actuels ou à (re) venir.


De même, pourquoi les Libanais resteraient-ils privés de leur droit à l’égalité, la 1960 initiale permettant à des électeurs déterminés de désigner jusqu’à dix députés, alors que bien d’autres doivent se contenter de trois. Tandis que le Koweït, par exemple, s’est doté d’une loi égalitaire ; cinq circonscriptions de dix sièges chacune, l’électeur devant retenir quatre noms seulement sur les listes proposées à son choix, et scratcher les six autres. Il conclut en observant que dans un petit pays comme le nôtre, la représentation de proximité signifie qu’aucune circonscription ne doit excéder les cinq sièges.

Priorité


Cependant, tout en développant ses vues sur la loi électorale ou en se disant prête au dialogue, la majorité ne cesse d’insister sur cette priorité chronologique absolue qu’est la présidentielle, clef de voûte de toute solution car elle ressuscite les institutions et les réintroduit dans le circuit politique dont elles doivent être, normalement, le nucleus même.


Sans compter qu’il ne faut ni oublier ni négliger des problèmes vitaux en termes de vie nationale, comme celui de l’armement de certaines fractions locales ou des Palestiniens, dans les camps ou au-dehors. A ce propos, des opposants de poids mettent volontiers l’accent ces derniers temps sur le danger d’implantation en accusant l’Amérique et ses présumés fidèles du gouvernement local d’œuvrer à sa finalisation. Ce à quoi, réponse du berger à la bergère, des loyalistes rétorquent qu’il n’est meilleur implanteur que celui qui arme et équipe les organisations palestiniennes disposant de bases hors des camps. C’est-à-dire, on l’aura deviné, des organisations d’obédience strictement syrienne.


Les loyalistes rajoutent ce thème de l’implantation à l’argument connu en ce qui concerne la présidentielle. Ils lancent en effet aux opposants : s’il est vrai que les Américains veulent installer les Palestiniens à jamais chez nous, il n’y a pas moyen de les contrer vraiment tant que notre Etat n’a pas repris corps par l’élection d’un chef à sa tête. Et s’il est vrai qu’ils entravent la présidentielle, comme vous dites, vous n’avez qu’à venir élire Sleimane avec nous, au plus tôt.


Un détail : les loyalistes qualifient les allusions aounistes sur des ralliements de majoritaires au général de pure intox de compensation, pour amortir le coup porté au général par la défection politique fondamentale de Murr et par les plaidoyers de certains des députés du bloc en faveur de la présidentielle.


Retour, pour finir, à la désunion du front opposant. Aoun, relèvent les loyalistes, a démenti avoir été informé des projets de Berry. Le général, rappellent-ils, s’était antérieurement déclaré contre l’idée d’un nouveau dialogue interne. Il a d’ailleurs fait savoir que si une nouvelle table ronde était organisée, il s’y contenterait d’y dépêcher un simple observateur, proposant un gouvernement de transition que Sleimane dirigerait, ce que le commandant en chef a catégoriquement refusé. Alors, concluent et répètent les loyalistes, quand Berry dit qu’il veut parler avec nous, ce ne peut être qu’en son nom personnel. Sauf le respect que nous lui devons, ce n’est pas suffisant.

المصدر:
l"orient le jour

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