La double responsabilité

La double responsabilité
Michel TOUMA


Dans le brouhaha des surenchères et des polémiques qui rythment notre actualité locale, il est une question fondamentale que le citoyen lambda néglige très souvent de se poser : sommes-nous dans une logique de simple et traditionnelle lutte pour le pouvoir, ou le conflit porte-t-il plutôt sur des choix existentiels de base, des options géostratégiques à caractère supranational ? Le secrétaire général adjoint du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, a apporté il y a quelques jours un élément de réponse à une telle interrogation en soulignant, au cours d’un meeting oratoire dans la Békaa, que ceux qui estiment que le problème qui se pose au pays est un problème libano-syien se font « des illusions », car le problème est en réalité « américano-libanais ».


Cette petite phrase de Naïm Kassem pourrait être clarifiée en se référant à la littérature politique du Hezbollah, notamment le livre de ce même Naïm Kassem sur le parti chiite, dont il ressort que le Hezbollah se place dans une logique de confrontation quasi permanente avec Israël et le monde occidental, en général, au service d’une idéologie politico-religieuse ancrée essentiellement à une structure et un projet iraniens qui puisent leur source dans la République islamique khomeyniste. De sorte que la première question sur la nature du conflit en entraîne une autre, complémentaire, tout aussi élémentaire, mais également occultée : le partenariat dans l’exercice du pouvoir réclamé par le 8 Mars vise-t-il à assurer les droits des chiites ou a-t-il, en réalité, pour objectif d’entraîner le pays dans l’orbite de l’axe irano-syrien afin de contrer l’influence occidentale ? Là aussi, pour le Hezbollah, c’est à l’évidence le second cas de figure qui prime sur tout autre considération, compte tenu de la nature essentiellement supranationale de son projet politique.


L’une des nombreuses causes du désarroi profond dans lequel se trouve souvent l’opinion publique réside sans doute dans le mélange qui est fait entre ces deux plans : la lutte traditionnelle (et légitime) pour le pouvoir, d’une part, et le conflit autour de choix stratégiques et existentiels, d’autre part. Ou, pour schématiser, entre les deux plans tactique et stratégique. Le plus grave dans le contexte présent, c’est que parfois le premier plan occulte totalement, au point de les jeter dans l’oubli, les convictions se rapportant au second plan. C’est le reproche – on l’aura compris – que l’ont fait principalement au général Michel Aoun. Que le leader du CPL ait droit à postuler à la présidence de la République, nul ne peut le contester.

 

Que son bloc parlementaire doive être représenté au sein du gouvernement est une évidence. Que la nouvelle majorité issue de la révolution du Cèdre ait commis la grave erreur, en 2005, d’avoir écarté du pouvoir le camp aouniste, cela est difficilement contestable. Il reste, cependant, que le général Aoun et certains membres de son bloc parlementaire assument la responsabilité historique de ne pas clairement établir une dissociation nette entre les deux plans, tactique et stratégique. A tel point qu’ils se retrouvent dans un positionnement politique contre nature qui va à l’encontre de ce pourquoi ils ont lutté pendant de longues années. Et par le fait même, ils font le jeu (et renforcent donc), objectivement et dans la pratique, des acteurs puissants (locaux et régionaux) dont le projet est à l’antipode de leurs convictions de base.


Mais la responsabilité à ce niveau ne se limite pas à un seul bord. La coalition du 14 Mars, plus particulièrement sa composante chrétienne, a elle aussi le devoir de ne pas confondre les deux plans en question. En clair, elle se doit de dépasser la logique du combat de coqs entre factions chrétiennes qui, parfois, semble prendre le dessus sur les considérations stratégiques. Et dans la perspective d’une élection présidentielle et de la formation d’un nouveau gouvernement, elle assume la responsabilité historique de savoir comment inciter le camp aouniste à établir la dissociation entre les deux plans, de manière à réintégrer, dans la pratique, le giron souverainiste, en contrepartie d’une participation équitable au pouvoir exécutif.


Présenter les choses sous cet angle pourrait paraître illusoire et être le fruit d’une simplification poussée à l’extrême d’une situation fort complexe. Pourtant, la clé du déblocage réside peut-être, simplement, dans l’existence d’une volonté politique d’accorder la primauté aux choix stratégiques. Cette volonté politique reste tributaire cependant d’une grande question fondamentale : le général Aoun a-t-il été trop loin dans son alliance avec le Hezbollah, au point d’en être devenu aujourd’hui largement prisonnier ?

المصدر:
l"orient le jour

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