La faiblesse et la puissance

La faiblesse et la puissance

Voir un chef politique demander pardon pour toutes les erreurs et abominations commises par son courant durant la guerre. Voilà une scène que l’on croyait tout bonnement impossible en Orient en général et au Liban en particulier. Qui plus est par les temps qui courent, ceux du messianisme galopant, où, entre les victoires d’inspiration divine et la multiplication des « patriarches » communautaires dans la vie politique, il ne reste plus beaucoup de place pour l’erreur ; humaine, trop humaine… D’autant qu’au Liban, demander pardon à la société des individus paraît impensable : non seulement le zaïm infaillible a toujours raison, mais, même s’il a tort, sa « dignité », sa position de figure charismatique, sa vanité l’empêche de le reconnaître, et il faut donc continuer à le suivre jusqu’au bout, même dans l’erreur. Par conséquent, demander pardon, dans la mentalité politique libanaise, c’est s’avilir devant l’autre, rompre avec la tradition très orientale du qabaday, révéler, « comme c’est choquant », ses faiblesses.

Mais cette faiblesse peut aussi se transformer en la plus grande des puissances.
Dans la foulée de l’intifada de l’indépendance, Walid Joumblatt avait fait le geste rarissime et exceptionnel d’une autocritique publique. Initiative demeurée, depuis, solitaire, unique. Cependant, cette initiative venait s’inscrire dans un cadre harmonieux, celui du printemps de Beyrouth, qui était, entre autres, une dynamique de réconciliation pour tourner la page de la guerre.
Cependant, jamais leader n’a eu l’audace, dans l’histoire contemporaine du Liban, d’entreprendre ce que Samir Geagea a fait hier à Jounieh : demander pardon devant une foule pour se libérer définitivement du passé dans une expiation collective. L’événement est d’autant plus extraordinaire que la foule a applaudi les propos du chef, comme si elle était elle-même dans l’attente de cette délivrance collective.

Le plus surprenant est que ce geste, à la fois humaniste et éminemment politique, provient de celui qui continue de représenter pour beaucoup l’archétype même du seigneur de la guerre ; celui que l’on représente comme une figure restée figée dans les treillis du souvenir ; celui à qui l’on refuse de pardonner, qui garde l’image du mauvais sujet non repenti, quand bien même il a été le seul à croupir dans les prisons et à ne pas jouir des lois de l’amnistie amnésique des chefs.

Ce que Samir Geagea a fait hier, par delà le discours spécifiquement politique (qui visait à présenter aux Libanais les deux options qui s’entrechoquent actuellement et entre lesquelles il faudra choisir l’an prochain aux élections), c’est interpeller cet inconscient collectif chrétien qui refuse encore de lui pardonner, même s’il ne cesse, depuis sa libération, de montrer qu’il a choisi d’œuvrer pour l’unité et pour l’État, loin des projets exclusifs et illusoires. Il y a évidemment là manœuvre électorale et volonté de se rallier ceux qui, en milieu chrétien, rechignent à transcender un passé trop douloureux, à faire usage de ce fabuleux pouvoir de rédemption qui fait la spécificité du christianisme ; ceux qui continuent à être rebutés par les vieux souvenirs de la guerre, quand bien même ils seraient prêts à adhérer aux valeurs politiques défendues aujourd’hui, entre autres, par le chef des FL, par opposition au projet du camp adverse. Il convient d’ailleurs de souligner qu’il s’agit là du premier chef politique chrétien à présenter des excuses aux Libanais pour les atrocités commises – et de son propre chef, sans commission de réconciliation, de vérité ou de justice, sans autre pression que celle, morale, de l’opinion publique.

C’est justement là que la « faiblesse » se transforme en « puissance ». Il s’agit de la faiblesse de celui qui reconnaît ses torts pour ôter une arme d’entre les mains de ceux qui l’incriminent, le diabolisent et le vouent aux gémonies. Le pardon fonctionne ici comme un exutoire qui vient laver les péchés pour mieux renvoyer les autres à leur propre souille.

Mais le plus important, dans ce retour aux tréfonds de la mémoire, reste l’usage qui en est fait, positif, loin du réveil meurtrier. Le discours de Geagea se situe totalement dans la continuité du 14 mars 2005 comme espace-temps de réconciliation entre les chefs des communautés. Ici, la mémoire a pour fonction de dénoncer les fourberies assassines du présent, dans un élan de réconciliation pour l’avenir, et non pas de réveiller les démons des dissensions internes dans une réclusion sur le passé. Aussi, c’est le 14 mars 2005 que le chef des FL a nommément choisi d’évoquer dans son discours comme une rupture avec le passé, qui scelle une réconciliation et pave la voie à un projet d’avenir ; alors même que, dans l’autre camp, cette même date est présentée comme un accident de parcours, et où ce sont d’autres dates ressurgies du passé, comme le 14 mars 1989, qui sont mises en exergue, pour mobiliser « ceux qui sont comme nous » et exclure tous les autres.

Le geste de Samir Geagea a de quoi interpeller, dans la mesure où il est totalement inhabituel. Il y a fort peu à parier cependant qu’il puisse inciter à une réflexion au niveau de certains chefs chrétiens, trop dévorés par leur propre « infaillibilité » pour voir autre chose que la manœuvre subtile du chef des FL, à savoir la portée sociétale de son initiative ; puisque c’est à la duperie que feront encore une fois appel ceux-là pour repartir à l’attaque contre le meeting de Jounieh. Il reste à savoir si les Libanais en général, et les chrétiens en particulier, voudront vraiment se pencher sur cette nouveauté du genre, celle qui consiste pour un responsable à leur demander pardon.

المصدر:
l"orient le jour

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