Plus vivant que les vivants

Plus vivant que les vivants

« Je suis vivant. Le monde n’est pas une chose posée là, extérieure à moi-même. J’y participe. Il m’est offert. Je vais peut-être mourir (…), mais ce n’est plus ma vie. Je suis dans la Vie. »

Cyril Collard, Les Nuits fauves, 1992.

Gebran n’est pas mort. Mais il ne se passe pas un jour sans que l’on ne cherche à attenter à sa vie !
Gebran est vivant. C’est un véritable « vivant », plus vivant que les plus vivants des vivants. Toujours. Ceux qui vivent en esprit, par-delà le corps, ne sont plus capables de mourir. Ils ont dépassé l’angoisse existentielle de la finitude. Ils sont dans la Vie, esprits purs et libres, défiant le temps et la mort ; défiant, surtout, leurs bourreaux, les véritables bourreaux, ceux qui veulent se gorger de sang avant de mieux donner la fraternelle et mortelle accolade…

Mais voilà que la liste des « bourreaux » de Gebran s’allonge un peu plus tous les jours ! Y a-t-il pire que de tenter de s’en prendre à l’esprit, sans même attendre que le corps repose en paix ? Leurs efforts sont vains, misérables ; il leur faudra un jour enfin baisser les bras, reconnaître leur échec. Mais c’est être trop optimiste ; ils ne s’arrêteront pas. Les charognards ont toujours besoin d’une raison de vivre, et quoi de plus vil que de poignarder sans relâche un mort ! Ils ne se priveront pas de souiller la mémoire de Gebran, pour tuer sa voix éternelle ; celle qui continue de retentir dans les recoins les plus retranchés, les plus intouchables, de notre mémoire, de notre esprit. Ils ne pourront pas attenter à cette communication, ce dialogue permanent entre Gebran et chacun de nous.

Mais le coq n’a pas eu le temps, la gorge trop serrée, de chanter trois fois, que certains avaient déjà renié Gebran ; qu’ils trahissaient déjà sa mémoire. Et pourtant… « Ce n’était pas son combat, il aurait dû se taire. Pourtant je le lui ai dit… Pourquoi a-t-il continué à attaquer la Syrie ? Pourquoi ? À quoi bon s’en prendre au régime syrien ? Ce n’est pas notre bataille… ». Le corps de Gebran reposait à peine dans la terre libanaise d’Achrafieh, son image continuait de narguer ses assassins, sa voix n’en finissait pas de dénoncer une agression syrienne ininterrompue contre le pays du Cèdre ; et voilà que déjà certains s’acharnaient à vouloir étouffer sa voix.

On assassine Gebran tous les jours… Avec quelle ardeur on l’assassine lorsque l’on se rend auprès du régime le plus répressif du monde arabe en affirmant, hallucination ultime, qu’il a « changé » ; ce régime qui continue d’embastiller Michel Kilo et tous les autres signataires de la mythique déclaration « Beyrouth-Damas » qui pour la première fois avait reconnu, côté syrien, la souveraineté du Liban !

Avec quelle délectation on assassine Gebran Tuéni lorsque l’éthique professionnelle disparaît, et que l’on omet de se solidariser avec ses confrères lorsqu’ils sont agressés, parce qu’ils ne sont pas du même « bord », du même « camp » politique ! Quel n’aurait été le dégoût de Gebran devant ce silence ahurissant observé par certains journalistes face à l’agression de Omar Har’ouss, ou encore, les 7 et 8 mai dernier, lorsque les locaux du quotidien et de la chaîne de télévision du Courant du futur se sont retrouvés pris sous les obus du Hezbollah ?

Avec quelle vigueur on assassine Gebran Tuéni lorsque, au sein même du 14 Mars, l’on cherche à perpétuer cette « médiocratie » qu’il dénonçait sans repos, que les grands enjeux se retrouvent dilués dans une vulgaire querelle de partis, de clans et de familles sur fond de régionalisme ! Le plus beau cadeau que le 14 Mars pourrait faire aux Libanais, s’il veut réellement être fidèle à l’esprit de Gebran Tuéni, c’est de présenter enfin aux prochaines élections des personnalités politiques réellement représentatives de la dynamique du 14 Mars 2005, loin des combats de coqs ; des candidats crédibles, modernes, ouverts, et issus, pourquoi pas, de la société civile.

Avec quel entrain on assassine Gebran Tuéni lorsque, rue Huvelin, où il était toujours plébiscité comme la figure publique préférée des étudiants au début des années 2000, où il était toujours accueilli en véritable héros ; lorsque dans cette même Université Saint-Joseph où il galvanisa les foules contre l’occupation syrienne, les jeunes « dialoguent » aujourd’hui à coups de pierres et de chaises. La plus grande trahison de l’esprit de Gebran, c’est bien d’avoir transformé les étudiants en chair à canon au nom des querelles politiques, alors même qu’ils étaient les véritables précurseurs de l’intifada de l’indépendance. Qui donc songerait aujourd’hui à jouer les médiateurs entre les jeunes et le système, comme cherchait à le faire Gebran ? N’a-t-il pas fondé l’ensemble de son programme électoral en 2005 sur cette idée ? N’est-ce pas là l’idée maîtresse sur laquelle repose le Nahar el-Chabab, et pour laquelle l’ensemble de ses apprentis au sein de cette institution continuent de militer inlassablement ? Qui accepterait aujourd’hui de prendre le relais sur la scène politique ? Qui serait la voix des jeunes, loin de l’excitation dégénérée des masses frénétiques ?

Avec quel enthousiasme on assassine Gebran lorsqu’on transforme enfin la question des disparus et des détenus, et de la manière la plus obscène, en rien de plus qu’un élément du pactole électoral… et ce alors même que, lors de son dernier discours à la Chambre, le député Gebran Tuéni donnait enfin tout son sens à cette question, avec la gravité et le sérieux qu’il fallait, loin de la surenchère stupide et stérile.

Les assassins de Gebran n’arrêteront pas de sévir. Ils n’aiment pas vraiment les symboles, ceux-là dont on continue de parler même lorsqu’on les a fait disparaître. Ils n’aiment pas ceux qui font figure de conscience, ceux dont l’étoile continue de briller, les vivants qui, par-delà la mort, continuent d’inciter les vivants catatoniques à porter la flamme, à ne pas renoncer, à se battre, à agir, par la pensée et par la réflexion, avec courage et sans compter. Les assassins de Gebran n’aiment pas les indomptables, les farouches, les poètes, les fous. Ils n’aiment pas le progrès. Ils n’aiment pas la pensée. Ils n’aiment pas la liberté. Ils n’aiment pas la vie. Les assassins de Gebran ont décidé d’adorer la stupidité et la facilité, le reniement de soi et l’archaïsme, la lâcheté, la bêtise et l’égotisme, la peur et le besoin, la tribu et le territoire, loin de la connaissance, de la ville et du serment d’unité du 14 mars 2005. Ils ont décidé d’aduler tout ce qui n’était pas Gebran.

Mais Gebran est un vivant, irrémédiablement. Il rayonne plus que jamais. Il suffit de le regarder sourire, de scruter, en un instant fugace, son âme au fond de ses yeux, pour l’entendre redire encore et encore, comme en juin 2005 à L’Orient-Le Jour : « Ces trente ans de résistance contre la Syrie pour un Liban fort, souverain et uni, visaient à prouver aux Libanais que le combat que l’on menait était vraiment une lutte pour un idéal, une lutte propre, pas celle de traîtres ou d’agents. » Et pour le voir ajouter, non sans la fougue de ses deux idoles, Kennedy et le « Che » : « Il faut continuer, sans désespérer. Soyons réalistes, exigeons l’impossible. »

المصدر:
l"orient le jour

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