Le mandat de la conscience

Le mandat de la conscience

Le patriarche n”a certes pas reçu mandat populaire de s”exprimer sur la prochaine consultation électorale. Ce que dit à ce sujet le général Michel Aoun est exact. Mais il est une autre forme de mandat qui s”impose parfois aux hommes : c”est celui que dicte la conscience. Et c”est certainement en vertu de ce mandat que le patriarche Sfeir s”est prononcé si hardiment, et en même temps de façon si nuancée.

Hardiment, c”est-à-dire sans tenir compte de la réaction, prévisible, que ses propos allaient soulever, car le patriarche n”est pas homme à se laisser intimider, si son devoir lui dicte de dire ce qu”il considère être la vérité.

Mais il n”est pas homme non plus à se laisser aller à « l”esprit de parti », et à perdre la modération, qui est une vertu d”équilibre. C”est pourquoi il y a eu cette nuance dans sa pensée et que, tout en faisant connaître, en bon démocrate, ses préférences, il n”a pas cherché à éliminer la réalité de l”opposition, qui a son existence propre, mais dont il souhaite qu”elle n”occupe pas une place plus grande.

Ce qui est bon pour le Liban est bon pour l”Église. Le patriarche l”a dit sous toutes ses formes, au fil des mois et des années, et le synode patriarcal maronite l”a redit sans l”ombre d”une ambiguïté : ce n”est pas le Liban qui est fait pour l”Église, mais l”Église pour le Liban. L”Église est subordonnée à la patrie, dans les affaires humaines : elle en est la servante, dans les limites de sa fidélité à la vérité et des principes moraux qui en émanent. En termes profanes, dans les limites du respect et de la promotion des droits de l”homme communément reconnus, en tête desquels viennent les libertés.

Et le patriarche a jugé, au regard de la vérité et de ces droits, au regard de certaines vérités qu”il garde sans doute pour lui, qu”une victoire du 8 Mars qui lui accorderait la haute main sur les destinées du pays n”est pas bonne pour le Liban.

Le général Aoun a affirmé que le patriarche n”est pas infaillible. C”est un fait. Mais le patriarche n”a jamais prétendu que son avis politique est infaillible. Il l”offre donc pour ce qu”il vaut, en homme libre, en homme qui a veillé en conscience à assumer les responsabilités que Dieu lui a confiées, en un temps de très grandes épreuves, en un temps d”épreuves inouïes.

Il l”offre en homme qui a écouté tous les avis, jour après jour, qui a un panorama complet de la réalité politique ; en homme qui a recueilli les confidences de tous, et qui sait bien le prix que la vérité a coûté à certains. Il l”offre en homme de grande humilité, en homme prudent et averti, et surtout en homme qui a toujours placé le souci du Liban et celui de toutes les Églises en permanence devant ses yeux.

Il offre aussi son avis en homme qui s”est habitué, autant que c”est humainement possible, à voir ses contemporains ne pas en tenir compte et n”en faire qu”à leur tête. Nous l”avons encore vu tout récemment, quand il lui fut demandé d”établir une liste de présidentiables et que, de guerre lasse, il finit par céder aux insistances des uns et des autres. Pour voir en fin de compte sa méfiance initiale justifiée.

Combien de fois d”ailleurs n”a-t-il pas été déçu, voire trompé, par son environnement politique, par cette cour de flatteurs qui l”assaille jour après jour, et dont il n”ignore ni les arrière-pensées, ni la ruse, ni les intérêts. En ce sens, sa figure rappelle irrésistiblement celle de certains prophètes de l”Ancien Testament, celle de Jérémie en particulier, continuellement contredit dans sa mission.

Le patriarche n”a certes pas reçu mandat populaire de s”exprimer sur la prochaine consultation électorale. Et il ne cherche certainement pas à se substituer à ceux qui l”ont reçu. Il est là pour éclairer notre jugement, pour jeter sur une situation la lumière de la raison, nous donner un avis aussi dépassionné et objectif que possible, un avis aux antipodes des préférences et des intérêts politiques étroits en jeu.

Nous ferions bien, dès à présent, de décider d”en tenir compte dans les choix électoraux qui nous attendent, même au prix de nos préférences et de nos sympathies personnelles. Gardons à l”esprit les conséquences historiques que nos choix pourraient nous valoir, et dont le patriarche craint qu”elles ne soient désastreuses.

المصدر:
l"orient le jour

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