À l’aéroport de Beyrouth, l’angoissante attente et la détresse des familles… Par Suzanne BAAKLINI

Après le crash d'un avion de la Ethiopian Airlines dans la nuit, le salon d'honneur de l'AIB est devenu pour une journée une cellule de crise.

« Mon frère Ali est le plus beau des jeunes hommes ! C'est lui qui tant de fois a soutenu la famille ! Dieu va le sauver, c'est sûr ! » Ces cris sont ceux de la sœur d'une des victimes du crash du vol 409 de la Ethiopian Airlines, se trouvant au salon d'honneur de l'aéroport Rafic Hariri, transformé hier, dès les premières heures de l'aube, en une vaste cellule de crise recevant les familles éplorées. Ces propos dénotaient l'espoir persistant des proches de retrouver vivants leurs bien-aimés, montés quelques heures plus tôt dans l'avion sinistré. Un espoir qui peu à peu s'est transformé en désillusion, remplaçant la colère et le déni par un abattement perceptible sur tous les visages.
Les parents et amis en détresse ont commencé à affluer à l'AIB dès les premières heures de l'aube sitôt la nouvelle tombée. Beaucoup d'entre eux, rencontrés hier, étaient revenus en catastrophe juste après avoir déposé leurs proches vers minuit. L'appareil, un Boeing 737 transportant 90 passagers, dont 54 Libanais, s'est en effet abîmé en mer peu avant deux heures, emportant avec lui des destins, des histoires diverses de personnes qui devaient se côtoyer quelques heures seulement, le temps de parcourir la distance entre Beyrouth et Addis-Abeba. Or, c'est quelques minutes seulement après le décollage que l'appareil a disparu des radars de la tour de contrôle de l'AIB en cette nuit de tempête.

Le salon d'honneur de l'aéroport présentait hier des scènes de désolation, des hommes et des femmes en larmes, pleurant sur des épaules amies, recherchant le réconfort auprès des proches. La famille directe était soutenue non seulement par la famille plus vaste, mais aussi par les voisins et les habitants des villages d'où les victimes sont originaires, formant une véritable cellule familiale élargie. Certaines personnes rencontrées connaissent plusieurs des passagers du vol sinistré. « Nous sommes tous parents et amis, voyez-vous, nous déclare un homme qui n'a pas souhaité décliner son identité. J'ai grandi avec plusieurs d'entre eux en Afrique et je les voyais ici aussi. »
Même si les victimes venaient de toutes les régions libanaises pratiquement, c'est le Sud qui a eu la plus grande part dans cette catastrophe, une vaste majorité des victimes étant des émigrés en Afrique originaires de cette région. Nabatiyeh à elle seule a perdu une vingtaine de ses habitants. En effet, pour une certaine partie d'Afrique, notamment l'Angola, le Congo, le Gabon, etc., ce vol est très populaire et très pratique. Beaucoup de passagers devaient faire escale dans la capitale éthiopienne seulement. D'autres se rendaient dans ce pays, notamment un nombre de ressortissantes éthiopiennes qui rentraient chez elles après des années de travail au Liban.

Des histoires poignantes
Libanais et Éthiopiens pleuraient donc leurs disparus à l'aéroport. Les histoires, les derniers moments passés avec les victimes se sont naturellement cristallisés dans les mémoires, faisant dire à l'une des personnes présentes : « C'est la fatalité et c'est la volonté de Dieu. C'est lui qui donne et lui qui prend. »

L'une des histoires les plus poignantes est celle des deux frères Jaber, Abbas et Fouad : ils étaient venus assister aux obsèques de leur mère et avaient pris ce vol en route vers le Gabon, juste après avoir commémoré le quarantième de sa mort. Hier, c'était à leur tour d'être pleurés. Cette famille a d'ailleurs perdu quatre de ses membres d'un coup, et le député Yassine Jaber n'a pratiquement pas quitté les lieux, soutenant les membres de la famille et essayant de leur communiquer des informations.

Nombre de victimes semblent être des hommes d'affaires, qui laissent derrière eux des familles au Liban ou dans le pays d'Afrique où ils travaillent. Comme ces quatre jeunes hommes du village sudiste de Abbassiyeh, Tanal Fardoun, Khalil Saleh, Mohammad Bazouni et Abbas Hawili, qui laissent derrière eux des familles au Liban et au Gabon, et un village couvert de noir.

Mais il y avait aussi des familles, comme en témoigne la présence de deux enfants à bord. Parmi les destins brisés, ceux de Bassem Khaza'al, de sa jeune épouse et de sa belle-mère. « C'était un brillant businessman, nous raconte un de ses voisins et amis. Ils venaient de célébrer leur mariage, juste avant la commémoration de la Achoura, et ils rentraient en Afrique où il possède une entreprise. » D'autres, comme Yasser Ibrahim, 31 ans, père de deux enfants, devaient se diriger vers l'Afrique pour y occuper un nouveau poste. Son cousin, Mohammad Ismaïl, explique que le jeune ingénieur en informatique avait trouvé du travail au Soudan et avait choisi un itinéraire qui commençait par ce vol Beyrouth-Addis-Abeba. « Ses frères ont été faire le test ADN pour une possible identification plus tard, nous raconte-t-il d'une voix brisée. Il est de toute façon trop tard. »

La détresse ressentie par des proches de victimes à l'AIB a donné lieu à des scènes poignantes. Une jeune Éthiopienne pleurait sa sœur de 19 ans qui repartait chez elle après trois ans au Liban, et elle se frappait le front de détresse. Elle était soutenue par l'employeuse de la jeune femme, qui venait de la déposer à l'aéroport et qui a rebroussé chemin dès qu'elle a eu vent de la catastrophe, pleurant elle aussi à chaudes larmes. Une autre ressortissante éthiopienne aux yeux embués nous a expliqué avoir deux amies dans le vol sinistré, des employées de maison qui devaient passer des vacances dans leur pays avant de revenir travailler au Liban. « Je ne peux que prier pour qu'elles soient parmi les rescapés », a-t-elle dit.

De nombreux officiels
À mesure que le temps passait, la tension devenait plus palpable et la détresse plus profonde, laissant même place à la culpabilité. « Je suis la dernière à l'avoir vu, s'est écriée une femme, parlant visiblement de son frère. Pourquoi l'ai-je laissé prendre cet avion ? » D'autres proches de victimes se sont lancés dans des théories sur les causes de l'accident. « Il faisait trop mauvais, pourquoi a-t-on laissé cet avion décoller ? » a affirmé l'un d'entre eux aux médias. Or, selon des informations obtenues à l'aéroport, le Boeing 737, qui était neuf, avait bien communiqué avec la tour de contrôle avant de disparaître très soudainement de l'écran. On nous a également précisé que trois autres avions ont décollé peu après le vol sinistré et ont continué leur route sans problème.

Naturellement, les proches des disparus étaient à l'affût de la moindre information, et les bruits faisant état de survivants allaient bon train, pour être démentis aussitôt. L'un d'entre eux s'est plaint de l'absence de source officielle d'informations régulières.

Les familles ont exprimé leur peine, et parfois même leur colère, aux très nombreux officiels qui se sont déplacés jusqu'à l'aéroport. L'arrivée, le matin, du Premier ministre Saad Hariri puis celle du président du Parlement, Nabih Berry, ont causé un vif émoi auprès des familles, en présence du ministre des Travaux publics et des Transports Ghazi Aridi, qui a suivi de près les opérations de la cellule de crise à la direction de l'aviation civile durant une bonne partie de la journée. De nombreux ministres et députés sont venus réconforter les proches de disparus, notamment le ministre de la Santé Mohammad Jawad Khalifé, qui a donné aux familles des informations sur la manière de procéder pour une éventuelle identification des corps dans les hôpitaux.

Les dignitaires religieux étaient également venus prendre des nouvelles à l'aéroport. Cheikh Abdel Amir Kabalan, vice-président du Conseil supérieur chiite, a réconforté les familles des disparus. De même, l'archevêque maronite de Beyrouth, Mgr Boulos Matar, s'est rendu à l'aéroport dans l'après-midi et y a rencontré des parents de victimes. Par ailleurs, l'épouse du président du Parlement, Randa Berry, est restée longtemps en compagnie des familles.

Dans l'état de choc où se trouvaient les familles, une assistance leur a été pourvue par l'Association de soins aux enfants de guerre. La psychologue Baha' Yéhia nous a expliqué que l'équipe compte des psychologues et un psychiatre, et qu'elle a répondu à un appel officiel du ministère de la Santé. Selon elle, les spécialistes tentent de permettre aux parents d'absorber le choc, mais cela n'empêche pas que le plus dur reste à venir et que le besoin de soutien se fera ressentir plus tard. Des médicaments légers ont été administrés aux personnes les plus déstabilisées par la catastrophe, a-t-elle ajouté.

À mesure que l'heure avançait, que l'espoir se faisait plus ténu et que les corps arrivaient à l'hôpital gouvernemental Rafic Hariri, les familles se sont peu à peu retirées pour se diriger vers les hôpitaux ou vers les maisons. Mais sans nul doute, pour elles, l'attente se poursuivait.

المصدر:
l"orient le jour

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