L’interminable et douloureux suspense des familles à l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri Par Lélia Mezher

Ce silence, alors qu'il y a tant de monde. Des éléments des Forces de sécurité intérieure, des journalistes, des photographes et les familles, les proches des victimes, venus à l'hôpital gouvernemental Rafic Hariri avec quelquefois un résidu d'espoir complètement fou dans les yeux. Cette dame, vêtue d'un long manteau gris, un foulard assorti sur les cheveux, pleure, marmonne des prières puis, à haute voix, s'exclame : « Faites qu'il revienne vivant. »

Les secouristes du Hezbollah vêtus d'un imperméable noir, quelques-uns portant encore les gants en latex qui leur ont permis de transporter les corps des victimes du crash, ont tous des mines graves. Ils communiquent entre eux presque par de simples regards. L'un d'eux indique qu'« il n'y a plus de place à la morgue de l'Hôpital militaire, et c'est pour cela qu'ils apportent les cadavres ici ». Un homme, debout et adossé à une rambarde, attend patiemment d'avoir des nouvelles de son neveu. « Le fils de ma sœur, précise-t-il. J'attends ici parce que le ministre Mohammad Jawad Khalifé a affirmé que tous les corps allaient être transportés ici, à l'hôpital gouvernemental », ajoute-t-il impassible.

Le défilé incessant des ambulances brise le silence. À chaque fois que l'une d'elles se gare devant la porte de l'hôpital gouvernemental, les proches viennent aux nouvelles, des femmes pleurent et des hommes grimpent sur les rambardes pour tenter de reconnaître un frère, un père, un cousin. Mais ils ne peuvent en réalité que compter le nombre de corps qui sont transportés vers la morgue, car toutes les victimes sont recouvertes et numérotées. Puis l'un des experts médico-légaux sort du bâtiment de l'hôpital et appelle « les proches qui veulent identifier les victimes ». Trois hommes se concertent. L'un d'eux dit : « Ils disent que celui qui est dedans a un tatouage sur le bras. » L'autre déclare, comme soudainement rassuré : « Alors ce n'est pas lui. » Plus loin, deux personnes indiquent que l'un des corps qui est à la morgue « n'a plus ni tête ni jambes ». Son interlocuteur répond, comme choqué par la crudité de ces propos : « Pourquoi ? » Sa question se perd dans le silence, qui une fois encore reprend le dessus.

D'un seul coup, alors que cette femme pleure déjà son mari, « il avait 57 ans, il allait en Angola » indique-t-elle en sanglots, des bribes de conversation normale surgissent : « Où as-tu garé ta voiture ? Il faudrait que quelqu'un aille à la maison pour accueillir les gens, ça ne se fait pas, les autres ont déjà ouvert leur maison aux visiteurs. Prends-la et rentre à la maison », recommande l'un des hommes qui accompagnent l'épouse en pleurs. Celle-ci refuse d'obtempérer : « Non. Je reste ici », dit-elle avant d'éclater en sanglots. « Hier, hier même tu as voyagé. Tu es rentré aujourd'hui, si vite ? » répète-t-elle. Les ambulances de la Croix-Rouge continuent d'arriver. Sur le
talkie-walkie de l'une d'elles, un jeune secouriste demande à ses collègues ambulanciers d'entrer dans l'enceinte de l'hôpital « en respectant l'ordre des numéros qui vous ont été attribués ».

Le seul ressortissant syrien de l'avion
Un peu plus loin, deux hommes se perdent en conjectures : « Même s'il est un excellent nageur, tu t'imagines, tomber de tellement haut ? Et puis avec ce froid, cette tempête, et les vagues ? » Son ami préfère ne rien dire. C'est son frère qu'il est en train de perdre, au fur et à mesure que les minutes s'égrènent. Son frère, c'est le seul ressortissant syrien de l'avion. Il travaille en Angola, dans une imprimerie dont le patron est libanais. « Il était en congé, il s'est rendu en Syrie. Il était censé rentrer en Angola il y a dix jours, mais son patron l'a appelé et lui a dit de rester plus longtemps parce qu'il voulait qu'il passe par le Liban pour lui apporter du matériel avec lui. Il est donc passé me voir. Nous l'avons accompagné à l'aéroport et à 6 heures, j'étais dans un taxi pour aller au travail et le chauffeur m'a dit qu'un avion s'était écrasé. Je lui ai dit de me déposer à l'aéroport. »

Sleiman, Baroud et Khalifé
En début de soirée, le silence a toutefois fait place à la colère. La colère d'attendre dehors, dans le froid, sans qu'aucun responsable ne trouve utile d'informer régulièrement les familles de l'évolution de la situation. C'est ainsi qu'une femme n'a pas pu s'empêcher de s'en prendre au président de la République Michel Sleiman et au ministre Mohammad Jawad Khalifé en personne : « Cela fait toute la journée qu'on attend. Toute la journée. Personne n'est venu nous dire ce qui se passe, personne n'est venu nous dire que notre tour est venu de faire le test ADN. » « Laissez-moi entrer ! » crie aux gardes de sécurité Ali Wazni, qui attend devant la porte d'une salle de l'hôpital Rafic Hariri où ont été transférés les corps retrouvés. Sa mère, Haïfa, sa sœur, Raouane, et son beau-frère figuraient parmi les passagers. Ils allaient au Mozambique via Addis-Abeba. « Je les ai conduits à l'aéroport dans la nuit, et de retour à la maison, j'ai entendu que l'avion s'était écrasé, alors je suis revenu avec mon père », explique-t-il, des sanglots dans la voix. « J'ai marché le long de la plage près de l'aéroport, en espérant trouver quelque chose, ajoute-t-il. Si j'avais su nager, je l'aurais fait. »

Le gouvernement a mis en place une cellule de crise dans l'établissement, et une équipe de médecins légistes tente d'identifier les victimes. « Personne ne nous donne d'informations », se lamente une Éthiopienne, à la recherche de son cousin.

Le président Michel Sleiman, accompagné des ministres de l'Intérieur Ziyad Baroud et de la Santé Mohammad Jawad Kalifeh, se sont rendus à l'hôpital pour présenter leurs condoléances aux familles. « C'est une tragédie nationale, a lâché le président aux journalistes, surtout que ce sont des hommes et des femmes qui ont quitté le Liban pour aller travailler à l'extérieur, gagner leur vie. » Il a ajouté que tous les moyens techniques sont mis en œuvre pour « connaître les causes de l'accident et pour repêcher tous les corps ».

En effet, depuis le début de l'opération de secours, les autorités ont commencé à prendre des échantillons de sang des proches afin d'être en mesure d'identifier les victimes. Un problème toutefois : seule une personne a été chargée de faire les prises de sang. Résultat : une attente insupportable pour les familles, d'autant qu'elles ne sont informées de rien et qu'elles ne savent pas quand viendra leur tour pour la prise de sang.

المصدر:
l"orient le jour

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