De la Lune à la Terre

« Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose » : la campagne que mène le Hezbollah par anticipation contre le Tribunal spécial pour le Liban revêt, en partie du moins, un caractère surfait, artificiel. Tout comme, d'ailleurs, les « fuites » dans la presse qui, à en croire le Hezb, seraient à l'origine de la décision de lancer cette campagne.

Sur ce plan, on se doit de relever, non sans quelque perplexité, que depuis que le secrétaire général du Hezbollah a entamé son feuilleton anti-TSL, donnant le signal de l'ouverture des hostilités aux autres caciques du parti, les fuites ont eu tendance à se multiplier simultanément. Et pas n'importe où, puisque ce sont à présent des médias plutôt favorables à cette formation qui, en la matière, mettent les bouchées doubles.

Certes, il ne s'agit pas ici de tirer de cette concomitance des conclusions hâtives. D'ailleurs, dans toute cette affaire, il faut se garder de se laisser aller à une démarche semblable, justement, à celle que l'on est en droit de reprocher au Hezbollah.

Mais commençons par rassurer le numéro deux du Hezb, cheikh Naïm Kassem, qui se demandait jeudi si le droit à l'autodéfense n'était plus de mise : non seulement ce droit est toujours de mise, mais la défense est par définition l'une des pièces maîtresses de toute partie d'échecs judiciaire et l'un des temps forts de tout procès, surtout en matière pénale.

Sauf que dans le cas qui nous intéresse, il semble utile de rappeler que le procès n'a pas encore commencé. Et dans cette situation, c'est-à-dire, en clair, en l'absence d'accusation, aucun code de procédure n'est en mesure d'accorder à cheikh Kassem ce qu'il réclame sur un ton faussement innocent (sans jeu de mots), à savoir le droit de se défendre sans être accusé.

La démarche du numéro deux, comme celle du numéro un et des autres, tout autant que des auteurs de « fuites » dans la presse, du Der Spiegel au Safir, est donc éminemment politique. Comme le sont aussi les interférences israéliennes dans l'affaire, des commentaires du chef d'état-major, Gaby Ashkenazi, jusqu'aux « informations » puisées à telle ou telle source.

En fait, autour du TSL, tout est politique, sauf le TSL lui-même. Certes, la création de ce tribunal était le fruit d'une décision politique. Mais au moins du point de vue libanais, cette décision n'avait absolument rien de honteux, de « conspirateur ». Elle était politique dans le sens le plus noble du terme, puisqu'il s'agissait – et il s'agit toujours – de mettre fin à la tradition d'impunité dont bénéficient les auteurs d'attentats politiques au Liban.

Mais la noblesse de cet objectif va bien au-delà de l'impunité. Car ce qui compte réellement, ce qui, politiquement, fait du TSL un instrument fondateur pour le Liban de demain, ce n'est pas tant la sanction que subiront (peut-être) les coupables, c'est la fin d'une pratique barbare qui, jusqu'à cet instant, continue de façonner d'une certaine manière la vie politique libanaise, une pratique qui, bien davantage que les élections législatives, détermine les vrais rapports de force politiques dans le pays. Le fait que les attentats ont pratiquement cessé depuis l'accord de Doha tend à prouver ce constat.

À cet égard, le cas de Lockerbie est exemplaire. On sait pertinemment que le principal coupable n'a pas été châtié, que l'on s'est contenté d'expédients. Et pourtant, le résultat politique du procès est on ne peut plus concluant : le chef d'État en question a toujours l'apparence d'un trublion, mais il est devenu un trublion de salon, quasiment inoffensif, après avoir été, dans les années quatre-vingt, l'un des hommes considérés comme les plus dangereux du monde.

Mais qu'en est-il du TSL lui-même ? Le Hezbollah et quelques-uns de ses alliés (pas tous) nous affirment qu'il est « israélien ». Qu'est-ce à dire ? Que tous les enquêteurs, les juges et les fonctionnaires ont été enrôlés ? Que les Nations unies sont collectivement mues par le même désir de servir les objectifs israéliens ou « américano-israéliens » ?

Soyons clairs : allons jusqu'à supposer qu'une partie influente du Conseil de sécurité veuille faire du tribunal un instrument au service de sa politique. Pour réussir dans cette tâche, il lui faudra tout d'abord obtenir l'aval de la majorité des autres membres du Conseil, c'est-à-dire grosso mode des cinq membres permanents et de quelques autres.

Soyons encore plus clairs : s'il y a un « complot » contre le Hezbollah fomenté de concert par les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Russie, la Chine et d'autres mammouths de la planète d'un calibre à peine plus mince, que devrait faire alors le Liban ? Résister à cette coalition ? Si oui, il faudrait alors organiser la résistance à partir de la Lune, puisque la planète entière serait devenue « israélienne ».

À présent, revenons sur Terre : un acte d'accusation n'est que le début d'un processus judiciaire, non sa fin. À supposer même qu'il puisse être « manipulé » ou « orienté », comme l'étaient, par exemple, certains actes d'accusation à l'époque des démocraties populaires d'Europe de l'Est, la justice internationale n'ayant rien d'un tribunal soviétique ferait le nécessaire pour rectifier le cours des choses.

En attendant, pour faire face tant aux « fuites » de presse qu'aux rodomontades du Hezbollah, lesquels sont fondés sur rien de plus que des sophismes, une seule attitude est possible : la réserve.

Sauf sur un point fondamental : quand Hassan Nasrallah affirme qu'en tout état de cause, il n'accepterait pas que soit accusé un membre de son parti, il faut simplement lui rappeler qu'en tout état de cause, nul ne saurait être au-dessus du droit.

المصدر:
l"orient le jour

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