Samir Geagea : Pour l’heure, rien n’indique que le comportement de la Syrie au Liban a changé

Il n’a pas côtoyé directement les dirigeants syriens, mais il a souvent croisé le fer avec eux. Militairement, d’abord, lorsqu’il était, au début de la guerre, responsable du front au Liban-Nord. Politiquement, ensuite, à partir du milieu des années 80 lorsqu’il a fait échec, d’abord, au tristement célèbre accord tripartite que les Syriens ont tenté d’imposer en 1985, puis à l’occasion de l’élection présidentielle de 1988 lorsque Damas a tenté de faire élire son candidat à la présidence de la République, refusant qu’une autre personnalité présente sa candidature face à son poulain. Mais l’apogée du bras de fer entre le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, et le régime syrien a été atteint au début des années 90 avec l’offensive politique lancée par Damas en vue de récupérer à son propre compte l’accord de Taëf et contrôler tous les rouages du système et de l’appareil étatique du pays. Samir Geagea a refusé de jouer le jeu et de renter dans les rangs. La riposte a été implacable : le parti des Forces libanaises a été dissout et son leader ainsi que plusieurs hauts responsables ont été arrêtés.
Connu pour être un fin stratège et un fin tacticien politique, et pour avoir une claire vision d’avenir, Samir Geagea effectue un survol historique et analytique du comportement syrien à l’égard du Liban au cours des dernières décennies. « Le problème avec la Syrie se posait déjà depuis l’époque du parti syrien du Bloc national et de Khaled el-Azem, indique-t-il d’emblée. Dès les années 30 et 40 du siècle dernier, l’élite syrienne, dont une bonne partie était déjà dans la mouvance du nationalisme arabe, estimait que le Liban faisait partie de la Syrie et que les accords de Sykes-Picot avait arraché le Liban à la Syrie. En 1932, à titre d’exemple, il y avait eu un accord préliminaire de principe entre la France et certains responsables politiques en Syrie concernant l’indépendance du Liban. Une partie des élites syriennes a refusé cet accord, rejetant dès les années 30 l’indépendance du Liban. D’ailleurs, au début des années 40, lorsque les représentants des pays arabes, au nombre de six à l’époque, ont entamé leurs réunions à Alexandrie pour mettre sur pied la Ligue arabe, le délégué syrien a protesté contre la présence du Liban en tant que pays indépendant. Donc, la vision syrienne à l’égard du Liban a des racines historiques et remonte à cette époque là ».

« En arrivant au pouvoir, le Baas, et plus particulièrement le président Hafez el-Assad, a consacré cette vision, d’autant que cela était en totale harmonie avec l’idéologie du Baas, ajoute Samir Geagea. Par conséquent, la vison de la Syrie à l’égard du Liban a été une constante, quel que soit le régime ou le président en place. Parallèlement à cette vision de base, le président Hafez el-Assad était un très grand stratège. Dès le début des années 70, il a perçu l’important potentiel stratégique que constituait le Liban et qui se traduisait par le poids des Palestiniens, les tiraillements entre chrétiens et musulmans, et la présence d’institutions occidentales diverses, telles que les centres culturels ou l’université américaine. Ces instituions occidentales constituaient des « assets », des atouts, pour qui voudrait se livrer à un jeu stratégique avec l’Occident. Le président Assad a ainsi perçu dans le Liban un terrain lui permettant de concrétiser sa conviction de base sur l’unité arabe, et une arène propice lui offrant un ensemble d’assets ou d’atouts dans ses manœuvres et son jeu à l’échelle de la région ».

« A mon avis, poursuit M. Geagea, le président Assad savait déjà dès la fin des années 60 ce qu’il faisait sur ce plan. Dès la fin des années 60 et le début des années 70, il percevait déjà la situation à laquelle est parvenu le Liban au début des années 90. Son plan constituait à utiliser le facteur palestinien afin de briser le système politique au Liban qui était neutre au niveau des axes régionaux. Or cela ne lui convenait pas, car il voulait accroître les atouts entre ses mains et, à défaut d’abolir les effets de Sykes-Picot, il voulait que le Liban soit, au moins, dans l’orbite syrienne. Pour Hafez el-Assad, il fallait donc briser le système, et soit le remplacer purement et simplement par un nouveau système inféodé à la Syrie, soit le réhabiliter et le remettre sur pied de manière à ce qu’il soit inféodé à la Syrie. Cette seconde option était préférable pour lui car la région ne pouvait peut-être pas supporter un grand bouleversement total au Liban, mais elle pouvait supporter un changement partiel et ponctuel ».

Intertitre – L’exploitation de Taëf
Après avoir utilisé la carte palestinienne pour détruire l’Etat et le système libanais, Hafez el-Assad a récupéré la situation à son profit. « Lorsque Kamal Joumblatt et Yasser Arafat ont voulu mettre à exécution leur propre projet et changer le système politique en place, Hafez el-Assad a lancé une offensive contre eux car il ne voulait pas que les forces nationales libanaises (l’ex Mouvement national, présidé par Kamal Joumblatt) prennent le dessus. Son but était d’utiliser ces forces nationales qui croyaient être maitres du jeu. Le président Assad alimentait ainsi les organisations palestiniennes au Liban en armes et munitions, et lorsque l’Etat cherchait à juguler quelque peu le flux d’armes aux Palestiniens, Hafez el-Assad lui adressait des avertissements.. En 1973, il a été jusqu’à fermer les frontières pendant plus d’un mois, et l’armée syrienne s’est mobilisée aux frontières et a même effectué une incursion à l’intérieur du territoire libanais, à un certain point de la Békaa Ouest, afin de faire pression sur le gouvernement libanais pour qu’il mette fin à ses tentatives de juguler la présence palestinienne ».

Le leader des F.L. relève dans ce cadre que l’opération de déstabilisation du système s’est renouvelée avec l’élection présidentielle de 1976, à titre d’exemple. « Mais le président Elias Sarkis ne s’est pas avéré être inféodé au président Hafez el-Assad, précise M. Geagea, et parallèlement, les organisations palestiniennes, bien qu’ayant subi ici et là des coups assenés part les Syriens, avaient renforcé leurs positions au Liban-Sud, ce qui a créé une situation nouvelle, provoquant une intervention israélienne qui a entravé les projets de Hafez el-Assad. Mais lorsque les Israéliens se sont retirés du jeu, le régime syrien a repris son offensive en rassemblant à nouveau ses atouts sur le plan interne en attisant la guerre de la montagne au début des années 80. En 88, les Syriens ont essayé d’effectuer une percée par le biais de l’élection présidentielle. Nous nous sommes opposés à cette tentative, mais ils ont réussi à torpiller l’élection ».

Le leader des F.L. souligne en outre que le régime syrien a exploité l’accord de Taëf, avec la coopération d’une partie des Libanais, pour ébranler la situation des chrétiens dans le but d’atteindre ses objectifs, à savoir mettre la main sur le Liban. « Et effectivement, ils ont réussi à réaliser ce but au début des années 90 en contrôlant le gouvernement, rappelle M. Geagea. Force est de relever dans ce cadre que la vision qu’ils ont du Liban s’est illustrée aussi par le fait qu’ils ont poursuivi leur guerre contre les Palestiniens en 1983-1984. Donc au début des années 90, ils ont réussi à contrôler le pays et l’Etat du fait de l’absence arabe et internationale de la scène en raison de la guerre du Golfe, et de la marginalisation des chrétiens en raison du comportement de Michel Aoun. Mais évidemment, cette prise de contrôle était temporaire car nul ne peut mettre la main sur le Liban, et cette phase s’est terminée en 2005 ».

Intertitre – Le noyautage des institutions
L’entreprise de prise de contrôle du pays s’est donc caractérisée par une combinaison de deux facteurs : les racines historiques, d’une part, et le jeu stratégique du président Hafez el-Assad, d’autre part … Le leader des Forces libanaises relève à ce propos que Hafez el-Assad était parfaitement conscient du fait que l’objectif à caractère historique, à savoir phagocyter le Liban, ne pouvait pas se réaliser du jour au lendemain. Il savait qu’il fallait peut-être des décennies pour que le citoyen libanais s’identifie à l’Etat syrien plutôt qu’à l’Etat libanais. « De 1990 à 2005, souligne M. Geagea, ils ont réalisé plusieurs buts ponctuels, à commencer par la mise en place d’un Conseil supérieur libano-syrien, jusqu’au noyautage de toutes les couches sociales et les institutions et associations au Liban, y compris, à titre d’exemple, les ordres religieux, en passant par les efforts des sociétés syriennes visant à obtenir des contrats au Liban, sans oublier le fameux slogan de l’unité de sort et de destin ».

« Parallèlement à cette entreprise de noyautage à long terme, le régime s’employait à exploiter les atouts stratégiques, les assets, dont bénéficiait le Liban, ajoute M. Geagea. A titre d’exemple, les Syriens ont tiré profit de l’émergence de la République islamique en Iran, en ce sens que la communauté chiite qui se sentait marginalisée et qui voulait avoir sa place au soleil, a eu le sentiment que cette République islamique pouvait renforcer sa position. La Syrie a donc saisi cette occasion et a exploité ce dossier à fond. Ils ont donc facilité l’installation des Gardiens de la Révolution iranienne dans la Békaa, et au niveau de l’accord de Taëf, ils ont exclu le Hezbollah de la clause relative à la dissolution des milices pour pouvoir utiliser le Hezbollah comme atout stratégique ».

« Donc alors qu’ils s’employaient à paver la voie à une satellisation définitive du Liban au niveau idéologique et national, ils s’employaient à exploiter les atouts stratégiques du Liban, dont le Hezbollah, poursuit M. Geagea. Ils renforçaient ainsi le Hezbollah, tout en le monnayant, et c’est là que certains régimes occidentaux font preuve parfois de naïveté, d’autant que les pouvoirs changent dans ces pays occidentaux, sous l’effet de l’alternance, alors que le président Assad était immuable. Ainsi, de là où il devait faciliter la dissolution du bras armé du Hezbollah, conformément à Taëf, il encaissait le prix de son intervention visant, non pas à dissoudre la milice du Hezbollah, mais à limiter et juguler simplement son action. Chaque nouveau régime dans un pays occidental cherchait ainsi à ouvrir un dialogue avec la Syrie, et les Syriens sont très forts dans ce jeu, en ce sens qu’ils savent se vendre, se donner une image d’ouverture et de respectabilité. Jusqu’à présent, ils se livrent à un tel jeu de marketing. Parallèlement, ils se sont livrés à une entreprise de noyautage culturel et idéologique en prônant une pensée syrienne nationaliste arabe face à la pensée libaniste ».

Intertitre – La période de Bachar el-Assad
A la lumière de cette vision traditionnelle de la Syrie à l’égard du Liban, peut-on dire qu’un changement est intervenu ou pointe à l’horizon avec le président Bachar el-Assad ? « J’étais de ceux qui pensait qu’avec l’arrivée d’un jeune président comme Bachar el-Assad, la vision syrienne à l’égard du Liban allait changer, répond Samir Geagea. Les cinq premières années, rien n’indiquait que les choses changeaient. J’ai pensait qu’après le bouleversement de 2005, les choses commenceraient à bouger après une relecture de la situation au Liban, de manière à modifier la ligne de conduite qui a marqué la période s’étendant des années 40 du siècle dernier jusqu’à 2005. Au stade actuel, mon sentiment est que les choses n’ont pas changé. Les petits pas enregistrés récemment ont été effectués sous la pression des événements et non par conviction. En tout état de cause, ces petits pas ont été timides. Par exemple, des ambassades ont été ouvertes, mais dans la pratique, rien n’a changé dans le comportement des dirigeants syriens. L’ambassadeur syrien représente la voix syrienne la plus faible au Liban ! Nasri Khoury est toujours en place, de même que le Conseil supérieur qui symbolise l’ère précédente, sans compter que le dossier des détenus en Syrie est toujours en suspens, à l’instar de l’affaire de la délimitation des frontières et le problème des campements palestiniens. A cela s’ajoute que le comportement des dirigeants syriens n’a pas changé. Ainsi, ils ont manifesté récemment leur mauvaise humeur parce que le président de la République ne les avait pas informés directement du résultat de sa visite aux Etats-Unis, comme si le président était tenu de les informer systématiquement du bilan de ses contacts. Cela illustre le fait que leur attitude n’a pas évolué ».

Force est de relever dans un tel contexte que depuis trois ou quatre ans, le pouvoir syrien applique une politique d’ouverture économique, certes prudente mais qui est réelle. Cette ouverture pourrait-elle ouvrir la voie à une évolution au niveau de l’attitude ou de la mentalité à l’égard du Liban ? « Pour l’heure, rien n’indique que cela est le cas, souligne M. Geagea. Nul ne peut prévoir évidemment ce qui pourrait se produire à l’avenir, mais au stade actuel, rien n’a changé ».

Intertitre – La théorie des minorités
M. Geagea réfute, par ailleurs, la théorie de l’alliance des minorités, soulignant que s’il a le choix, le régime syrien préfèrerait s’allier aux chiites ou même aux sunnites, plutôt qu’aux chrétiens. Le leader des F.L. se base sur les faits et sur l’expérience passée pour rejeter l’idée d’une alliance des minorités, rappelant à ce sujet, à l’appui de son point de vue, que le régime syrien a contrôlé le pays de 1990 à 2005 et n’a rien fait pour renforcer les chrétiens, bien au contraire. « J’ai été moi-même l’un de ceux qui, à un moment donné, a tenté d’aller dans le sens de cette idée, mais dans la réalité, ils ont brisé les chrétiens, et à la limite, ils préfèreraient s’allier aux chiites ou mêmes aux sunnites, déclare à ce propos Samir Geagea. Il n’est pas concevable qu’ils s’allient aux chrétiens contre les autres. Les Syriens font miroiter à chaque leader ou faction la théorie qui le séduit. En vingt ans, qu’ont-ils fait au bénéfice des chrétiens ? Cette théorie est donc de la poudre aux yeux, d’ailleurs pour se maintenir au pouvoir, ils font de la surenchère dans le sens de la majorité ».

En conclusion, M. Geagea met l’accent sur le fait qu’au niveau des décideurs internationaux, il n’est plus question de confier à la Syrie un quelconque mandat au Liban car elle a échoué sur tous les plans lorsqu’elle était présente dans le pays. « Si la Syrie avait su se comporter au Liban, nus serions restés 200 ans sous le joug syrien, souligne le leader des F.L., et dans ce cadre, ce qui s’est passé en mars 2005 dans le cadre de la révolution du cèdre revêt une grande importance. Les stratégies en Europe et les Etats-Unis ont été définies d’une manière claire en tenant compte de cela et en fonction du fait que le Liban est tel qu’il se présente depuis 2005. Le Liban est devenu un dossier en soi. Nul ne songe donc à confier une quelconque mission aux Syriens car ils ont échoué dans leur mission au cours des vingt dernières années ».

المصدر:
l"orient le jour

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