Détente à sens unique

Le Liban célèbre aujourd'hui le 28e anniversaire de l'assassinat du président-martyr Béchir Gemayel. Dans le sillage de la longue série de développements meurtriers qui ont jalonné la guerre libanaise, cet attentat du 14 septembre 1982 aura constitué l'une des principales, sinon LA principale opération de torpillage des velléités d'édification d'un État central fort, véritablement maître des destinées du pays. Pour le président Béchir Gemayel, son élection à la magistrature suprême devait en effet se traduire par la mise en place d'un pouvoir étatique rassembleur, stable et souverain, censé redonner au Liban la place dynamique de choix qu'il occupait sur la double scène régionale et internationale.

C'est cet espoir en la renaissance du projet libaniste, dans toute sa dimension et sa portée nationales, que certains décideurs régionaux (manifestement syriens) ont assassiné le 14 septembre 1982. Et pour cause : l'émergence d'un gouvernement fort, refusant la soumission, aurait constitué pour eux un grave revers du fait qu'ils ne perçoivent le pays du Cèdre que sous l'angle d'un abcès de fixation, un vaste terrain d'affrontement par proxy, leur permettant de manœuvrer à leur guise pour réaliser leurs visées, et leur permettant surtout d'y canaliser toutes les tensions régionales de manière à éviter une confrontation directe, sur leur propre territoire, avec la partie d'en face, en l'occurrence Israël.

Près de 23 ans plus tard, l'événement fondateur – sans précédent dans l'histoire contemporaine du Liban – qu'a représenté la révolution du Cèdre aura constitué la deuxième tentative sérieuse et solide, depuis le début de la guerre (hormis celle du président Élias Sarkis), d'édifier aussi un pouvoir central fort, rassembleur, et souverain. Sauf que dans ce cas – et c'est là une différence fondamentale -, ce projet souverainiste, cette opération centripète visant à l'édification d'un État digne de ce nom, n'a pas été l'œuvre d'un seul homme, d'une seule faction partisane, comme en 1982, mais le fruit d'une intifada populaire, d'un vaste courant d'opinion transcommunautaire, représentant un très large spectre de sensibilités politiques, aussi bien au niveau du leadership que des cadres ou de la population. Pour la première fois, chrétiens et musulmans, d'horizons différents, brandissent sous la bannière du 14 Mars un même étendard, tiennent un même discours politique, se retrouvent autour d'un même projet, celui, précisément, de l'édification d'un État libre de ses décisions, respectueux des libertés publiques, des spécificités libanaises, non aliéné à un axe régional.

En 1982, ce projet libaniste – héritier en quelque sorte des idées avant-gardistes de Michel Chiha – a pu être rapidement saboté par un seul acte terroriste, un assassinat politique, car il était fondé sur une personne. Le projet du 14 Mars, par contre, du fait de son essence transcommunautaire, avec pour ossature une vaste coalition de partis et de personnalités reflétant le pluralisme libanais, est manifestement plus solide, plus durable, parce qu'à la base pluriel. Il est, par voie de conséquence, beaucoup plus difficile à combattre, beaucoup plus dangereux pour ces mêmes acteurs régionaux qui ne perçoivent le Liban que dans une optique de simple terrain de manœuvres et de confrontations, dans le cadre du jeu géopolitique régional.

La solidité des fondements sociopolitiques du courant « 14 marsiste » explique que tout une batterie de moyens les plus sanglants et les plus subversifs a dû être été mise en œuvre dans un long et sanglant travail de sape, qui dure depuis cinq ans, pour tenter de torpiller cette nouvelle tentative d'édification d'un État souverain et pluraliste. Assassinats politiques en série, attentats terroristes répétés, explosions dans des centres industriels et commerciaux, subversion au niveau de la rue, occupation du centre-ville, fermeture prolongée du Parlement, blocage de l'élection présidentielle, crise gouvernementale, attaque contre les positions sunnites et druzes à Beyrouth-Ouest et en montagne (opération du 7 mai), fermetures épisodiques d'axes routiers névralgiques, campagne médiatique acharnée, chantage milicien et menaces ouvertes contre la paix civile, retour à la logique anschlussienne, obstructionnisme systématique… Depuis cinq ans, aucun moyen de déstabilisation et d'action subversive n'est épargné par l'axe syro-iranien pour développer la contre-offensive menée à un rythme effréné à tous les niveaux et dans toutes les directions afin d'empêcher l'émergence d'un État stable non soumis à l'axe Damas-Téhéran.

Parallèlement, tirant profit d'un contexte régional et international lié au bras de fer avec l'Iran, le régime syrien tente de regagner peu à peu le terrain perdu sur l'échiquier libanais. Il s'emploie à cette fin à monnayer à l'avance et au prix fort, sur la scène libanaise, sa nouvelle politique de détente avec Riyad et sa distanciation hypothétique (et illusoire ?) à l'égard de la République islamique, sans rien donner pour l'heure en contrepartie, du moins en apparence. Entretenant l'illusion d'un réchauffement de ses rapports avec les pays occidentaux et d'un retour dans le giron arabe modéré, il pratique sur ce plan la politique du saucisson : il réclame, pour « l'encourager » à s'engager et persévérer sur cette voie, concession sur concession au Premier ministre Saad Hariri – après avoir réussi à neutraliser Walid Joumblatt en exploitant ses réflexes de peur et le peu de considération qu'il a pour le projet d'édification d'un État libanais central. Fidèle à sa politique traditionnelle de pyromane-pompier, le régime syrien joue ainsi le jeu de l'ouverture avec Riyad et le leader du Courant du futur tout en incitant dans le même temps, ne fût-ce qu'implicitement, ses plus fidèles alliés locaux à lancer des assauts répétés et acharnés contre la forteresse et les lignes de défense « 14 marsistes ».

Les développements de ces derniers mois, et plus particulièrement de ces derniers jours, s'inscrivent parfaitement dans ce cadre. Chaque geste de bonne volonté effectué par Saad Hariri en direction de Damas est accueilli par le régime syrien non pas par un geste analogue de détente, par une initiative palpable pour rétablir la confiance mutuelle, mais bien au contraire par de nouveaux assauts lancés par les alliés de la Syrie contre le Premier ministre. La dernière interview du leader du Courant du futur au Chark el-Awsat est ainsi considérée comme « insuffisante » par le Hezbollah, qui réclame qu'elle soit suivie d'« actes concrets », en l'occurrence un lâchage par M. Hariri de ses plus proches alliés, collaborateurs et conseillers. Et parallèlement, un autre allié fidèle de Damas, Jamil Sayyed, vient de proférer des menaces à peine voilées contre le Premier ministre, cinq jours seulement après avoir été reçu pendant deux heures par le président Bachar el-Assad.

Jusqu'à quand et jusqu'où Saad Hariri pourra-t-il continuer à aller de l'avant, en solo, sur le chemin périlleux de la détente à sens unique avec le régime syrien, sans que ce dernier ne donne rien en retour ? La question se pose avec d'autant plus d'acuité que le véritable enjeu est non pas l'avenir politique d'un leader ou d'un courant déterminé, mais surtout le sort de cette deuxième tentative sérieuse, depuis le début de la guerre, de construire un État véritable au pays du Cèdre.

المصدر:
l"orient le jour

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