Geagea à « L’OLJ » : Les soulèvements dans la région auront un impact positif sur la révolution du Cèdre et le courant arabe libre

Par Michel TOUMA: Quelles pourraient être les retombées géopolitiques sur la région, et le Liban, des soulèvements populaires dont ont été le théâtre certains pays arabes ? Ces développements renforceront-ils les mouvements islamistes, dont le Hezbollah, ou, au contraire, donneront-ils un élan à ce que l'on peut qualifier de « courant arabe libre », et plus particulièrement la révolution du Cèdre ? Les événements en cours sont-ils le reflet de l'émergence d'une « question chiite » au M-O ? Autant de questions auxquelles le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, tente d'apporter, dans une interview à « L'Orient-Le Jour », des éléments de réponse.

Depuis quelques mois, et plus particulièrement depuis le début de l'année, la région du Moyen-Orient est le théâtre de profonds bouleversements sociopolitiques dont l'impact à moyen et long terme est pour l'heure difficilement prévisible. Mais au stade actuel, et dans l'attente que la situation se décante, quelle analyse préliminaire peut-on déjà faire des possibles retombées géopolitiques des soulèvements populaires qui ont secoué certains pays arabes ces dernières semaines ? Cette nouvelle donne historique qu'ont constituée ces soulèvements populaires aboutira-t-elle au renforcement des mouvements islamistes dans la région, notamment du Hezbollah au Liban, ou au contraire aura-t-elle pour conséquence de donner un élan soutenu à ce que l'on pourrait désigner le « courant arabe libre », dont la révolution du Cèdre a été l'une – et la première – des manifestations ? Dans ce contexte, à la lumière du coup de force effectué par le Hezbollah au Liban, et compte tenu du renforcement des alliés de l'Iran à Bagdad et de la relance de la contestation chiite à Bahreïn et au Yémen (par le biais des houthis, les rebelles chiites), peut-on parler de l'émergence d'une « question chiite » au Moyen-Orient sous l'effet de la politique expansionniste du régime iranien, contre laquelle avaient mis en garde un groupe d'intellectuels, de journalistes et de responsables politiques libanais à l'occasion de la visite du président Ahmadinejad au Liban ?

Dans une interview accordée à L'Orient-Le Jour, le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, tente d'apporter des premiers éléments de réponse à l'ensemble de ces interrogations soulevées par les derniers développements dans la région. Loin des méandres de la politique politicienne et des approches réductrices traditionnelles, il fait montre d'une vision perspicace, stratégique et globale, s'inscrivant dans le long terme, des bouleversements qui frappent le Moyen-Orient.

M. Geagea souligne d'emblée que ce qui se passe dans la région présente plusieurs aspects, dont l'un d'eux est le problème chiite, ou ce que certains analystes politiques qualifient de « question chiite ». Dans le but évident d'éviter que leur projet politique ait une connotation confessionnelle chiite trop marquée, « l'Iran et le Hezbollah tentent de donner à cette question chiite un aspect lié à la confrontation avec Israël », souligne M. Geagea. « Mais l'important n'est pas la posture médiatique et politique qu'ils adoptent, mais plutôt la perception que suscite leur ligne de conduite, précise le leader des FL. Ce qui se passe au Yémen et à Bahreïn, et même à Gaza où le mouvement Hamas est considéré comme un instrument iranien, est perçu comme le reflet d'un essor chiite. C'est cette perception qui est importante. Nous assistons donc à l'émergence d'une question chiite, mais elle a une connotation iranienne et non pas arabe. Ce problème est d'ailleurs soulevé par une partie de la presse arabe, de même qu'il est abordé lors de certains forums arabes qui se font le reflet d'une perception dont il ressort que les chiites ont un projet propre à eux qui dépasse le contexte arabe. Les courants chiites qui inscrivent leur action dans ce cadre sont tombés dans le piège contre lequel avait mis en garde Mohammad Mehdi Chamseddine », souligne M. Geagea.

Sur quelles bases cette question chiite pourrait-elle être réglée ou contournée ? « L'imam Mohammad

Mehdi Chamseddine soulignait que les chiites devaient éviter d'avoir un projet (transnational) propre à eux, répond le leader des FL. La solution réside donc dans le fait que chaque communauté chiite (dans les différents pays arabes où la communauté est implantée) devrait s'intégrer dans sa société et son environnement national au lieu d'avoir un projet politique transnational lié à d'autres groupes chiites dans d'autres pays. C'est ce que prônait clairement Mohammad Mehdi Chamseddine. Même si ce projet (transnational) est présenté comme étant lié au conflit avec Israël, il reste qu'il est perçu comme étant un projet chiite dépassant les frontières et le cadre arabes. »

Les retombées des soulèvements populaires
Abordant le dossier des retombées géopolitiques possibles des soulèvements populaires dans certains pays arabes, M. Geagea relève d'abord que le leitmotiv de ces soulèvements populaires était la quête de liberté et de démocratie, le bien-être social, les réformes politiques internes, la lutte contre la pauvreté et le chômage, etc. « Les problèmes soulevés lors des manifestations et des rassemblements étaient d'ordre interne, et, à de rares exceptions près, nul n'a soulevé des questions d'ordre stratégique, souligne le leader des FL. Tous les slogans étaient axés sur la liberté, la démocratie, les réformes, etc. Fait significatif, nous n'avons pas vu de drapeaux américains ou israéliens brûlés. »

Partant de cette constatation, M. Geagea estime qu'il serait erroné de penser que ces soulèvements populaires affaibliront en définitive « le courant arabe libre », ou ce que certains appellent le « camp arabe modéré ». « Bien au contraire, indique-t-il, ces bouleversements pourront renforcer le camp arabe libre car ils ne manqueront pas d'insuffler un sang neuf au niveau du pouvoir et de mettre en place des régimes plus stables car fondés sur des bases plus saines, plus rationnelles, plus transparentes, plus démocratiques, ce qui ne manquera pas d'avoir des effets bénéfiques. »

Il n'en demeure pas moins que certains milieux craignent que les derniers développements aboutissent, d'une manière générale, à un renforcement des mouvements islamistes. Là aussi, M. Geagea part d'une constatation. « Lors des rassemblements populaires, la majorité écrasante des manifestants n'était visiblement pas des islamistes ou des fondamentalistes, lesquels sont facilement reconnaissables, relève le leader des FL. Lors des manifestations, on pouvait constater la présence de beaucoup de filles et de femmes, et d'une manière générale des jeunes qui n'avaient pas l'air d'être fondamentalistes. » Et de poursuivre : « Je ne pense pas que ces soulèvements populaires auront pour effet de renforcer considérablement les mouvements islamistes. À titre d'exemple, les Frères musulmans en Égypte ont déjà annoncé qu'ils ne présenteront pas de candidat à la présidentielle, ce qui signifie qu'ils sont conscients du fait qu'ils ne sont pas en mesure d'enregistrer un bon score. Donc, à mon avis, nous allons assister à l'émergence de pouvoirs plus démocratiques. Les islamistes pourront sans doute être associés au pouvoir, mais d'une manière globale, les régimes seront plus démocratiques. »

L'impact sur le Liban
Qu'en est-il des retombées possibles des derniers bouleversements sur la scène libanaise ? « Dans l'immédiat, il n'y a pas d'impact perceptible, malgré le triomphalisme, injustifié, dont fait preuve à cet égard le 8 Mars, souligne M. Geagea. Par contre, à moyen et long terme, je prévois un impact positif sur la révolution du Cèdre. Force est de relever, en effet, que le Hezbollah est un parti totalitaire, et les soulèvements auxquels nous avons assisté sont à l'antipode du totalitarisme. Ce sont des mouvements qui ont revêtu un caractère libéral et démocratique, et ils sont donc l'antithèse de la nature totalitaire du Hezbollah et du régime syrien. De ce fait, l'impact à moyen et long terme ne peut être que positif sur les mouvements démocratiques et pluriels, tels que la révolution du Cèdre. »

Dans un tel contexte et à la lumière des dernières prises de position du 14 Mars après le coup de force entrepris par le Hezbollah, quelle forme pourrait prendre la confrontation à laquelle semble se préparer la coalition du 14 Mars ? « Cette confrontation ne prendra que des formes démocratiques et pacifiques, dans le cadre de la loi, précise M. Geagea. Mais elle sera énergique, dynamique, claire, sans aucune ambiguïté, sur base d'un projet et d'une plate-forme très clairs et sans équivoque, jusqu'à l'aboutissement de cette confrontation. Des actions sur le terrain ne sont évidemment pas à exclure, mais conformément à la loi, et d'une manière civilisée et démocratique, et dans un esprit positif et constructif. »

Et M. Geagea d'ajouter : « Les jeunes et la société civile seront appelés à jouer un rôle fondamental dans ce cadre. Notre mouvement ne peut être fondé que sur le rôle des jeunes et de la société civile car ce sont eux qui sont concernés par les enjeux qui portent sur la liberté, la souveraineté, la prospérité économique, le plein emploi, les pratiques démocratiques. La révolution du Cèdre 2 sera ainsi basée sur un projet clair, ferme, sans ambiguïté, transparent, démocratique et rassembleur. »

Mais le 14 Mars ne risque-t-il pas d'être à nouveau victime, comme ce fut le cas au cours des deux dernières années, d'une realpolitik régionale et de pressions exercées par certains acteurs régionaux ? « Nous avons tenté la politique de la main tendue et de l'ouverture, et à la lumière des résultats auxquels cela a abouti, nous ne sommes pas disposés à réitérer une telle expérience, souligne M. Geagea. Pour nous, la situation est désormais très claire. Nous ne sommes plus contraints d'accepter ce dont nous se sommes pas convaincus, d'autant que nous ne sommes plus au pouvoir. Nous ne sommes plus obligés de composer quant au fond. Telles seront les caractéristiques de la révolution du Cèdre 2… »

Rendez-vous, dans une première étape, le 14 mars prochain à la place des Martyrs, la place de la Liberté…

المصدر:
l"orient le jour

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