La « milice » à l’œuvre, de la banlieue sud à Lassa

« Résistance contre qui ? » s’était-on, à juste titre, demandé dans la foulée des 7, 8 et 9 mai 2008, après les agressions par des miliciens sous la houlette du Hezbollah contre les locaux du quotidien al-Moustaqbal, de la Future News et de la revue al-Chiraa. En référence, évidemment, à l’article de Samir Kassir en date du 16 mars 2001, resté dans les annales comme le manifeste emblématique contre les excès de la caste sécuritaire libano-syrienne, emmenée notamment à l’époque par le général Jamil Sayyed.

Profondément déstabilisée au Liban en 2005 par la grande colère du peuple libanais, confrontée aujourd’hui même en Syrie au courroux de son propre peuple, cette caste sécuritaire de type post-stalinienne a cédé la place aujourd’hui à une mentalité belliqueuse qui déploie ses muscles de Naqoura à Lassa, dans le caza de Jbeil, contre tout ce qu’elle considère, à tort ou à raison, comme une menace contre « son » territoire propre – sans se soucier un instant du fait que c’est par ce genre d’agissements qu’elle s’est départie, en quelques années, des oripeaux de la « résistance » pour ne plus revêtir que les haillons de la « milice ».

Inutile de dresser l’inventaire de tous les torts, de toutes les exactions, ô combien nombreuses, commises depuis 2005 par ce que Walid Joumblatt appelle en des termes très diplomatiques « l’excédent de puissance » du Hezbollah – en l’occurrence la capacité de nuisance de son arsenal aussi bien sur le plan matériel que moral – à l’encontre de la République libanaise et de ses valeurs fondamentales : agressions contre des candidats chiites à la députation, jets de pierres contre des soldats de la Finul, menaces et campagnes d’intimidation sous différentes formes à l’encontre de journalistes et de personnalités politiques, perversion du jeu démocratique traditionnel avec des méthodes particulièrement « spartiates » et martiales, etc. La liste est bien longue.

Ayant remporté une bataille politique importante contre le 14 Mars en faisant basculer la majorité parlementaire, en renversant le cabinet Hariri et en formant un cabinet-fantoche dont il tire la plupart des ficelles, l’on aurait pu attendre du Hezbollah un assagissement quelconque. L’ « ennemi intérieur » momentanément abattu et les institutions désormais en bonne voie d’être sous sa mainmise, le parti, quoique embarqué dans une guérilla contre une justice internationale dont il dit pourtant qu’elle ne l’impressionne guère, aurait dû en principe donner des signes d’assurance victorieuse, pas d’intense fébrilité. D’autant que, pour lui, le renversement des régimes arabes constitue autant de trophées supplémentaires à son palmarès… et qu’ « il ne se passe absolument rien » en ce moment sur le territoire syrien…

Or c’est exactement le (double) signal contraire que le Hezbollah vient d’envoyer en vingt-quatre heures, à travers deux (nouvelles) atteintes fondamentales aux valeurs de la République, qui plus est dirigées contre deux équipes journalistiques de la même chaîne télévisée, MTV, aussi bien sur la route de l’Aéroport international de Beyrouth que dans les hauteurs du caza de Jbeil, à Lassa.

La première atteinte s’est produite dans la journée de lundi. L’équipe de la MTV, formée notamment de la journaliste Joëlle Kozaily et du caméraman Khalil Akiki préparait un reportage sur la route de l’AIB au sujet des empiètements et des constructions illégales sur les biens-fonds d’autrui dans cette zone. Le van de la chaîne a été rapidement intercepté par des hommes en civil sillonnant la région sur des mobylettes. À la hauteur de la mosquée et de l’hôpital al-Rassoul al-A’azam, le caméraman a pris sa caméra pour filmer quelques clichés qui serviraient uniquement à venir illustrer le reportage, mais il a vite « disparu », ce qui a incité la journaliste à descendre elle-même du van et à aller à sa recherche, se retrouvant rapidement entourée par des éléments de la sécurité du parti qui l’ont conduite ainsi que le caméraman à un poste situé dans un immeuble à proximité pour interrogatoire. Dans une chambre sans réseau cellulaire, les deux membres de l’équipe de la MTV, quoique peu intimidés, ont été, durant plus d’une heure au total, appelés à remettre leurs téléphones mobiles, leurs cartes de journalistes pour que le parti puisse les photocopier, ainsi que la vidéocassette de la caméra, ce qu’ils ont tous les deux refusé de faire. « Que venez-vous filmer ici sans autorisation préalable de la part du bureau des médias du parti ? » leur a-t-on demandé, ce à quoi ils ont rétorqué qu’ils n’étaient pas à l’intérieur d’une zone sécuritaire quelconque mais sur une autoroute publique, et qu’en tant que citoyens libanais, ils n’avaient besoin de l’autorisation de personne pour filmer dans une zone publique. « N’avons-nous pas besoin de permis préalables pour filmer dans vos zones à vous ! » s’est exclamé le membre de la sécurité du parti, s’attirant évidemment une réponse négative des journalistes. Il les a finalement relâchés, après avoir contraint les journalistes à lui projeter la bande filmée et à en effacer quelques clichés.

Tout aussi grave et significatif est l’incident survenu hier à Lassa, quelques jours après l’attaque des « habitants » contre l’équipe de la Ligue maronite venue effectuer des relevés topographiques et délimiter les terrains dans la région. L’équipe de la MTV, formée notamment de la journaliste Joyce Akiki et de son caméraman Pierre Bou Karam, venait à peine d’arriver aux abords du village que des mobylettes et une jeep Cherokee aux vitres teintées lui ont barré la route. Quatre hommes armés sont descendus de la voiture, ont ouvert les portes du van de la chaîne, appelant les journalistes à descendre de leur véhicule et à leur remettre la caméra, puis la vidéocassette, ce que l’équipe a évidemment refusé de faire. Une véritable bataille verbale s’est ensuivie, le nombre d’ « habitants » quadruplant rapidement pour encercler l’équipe. Au terme d’insultes proférées à leur encontre, et après que leur caméra ait été saisie du coffre du van et jetée à terre, les membres de l’équipe ont eux-mêmes consenti à briser la vidéocassette devant les partisans du Hezb. Ils ont ensuite rebroussé chemin, sans entrer à Lassa, et sans reprendre, pour rentrer chez eux, la route de Mayrouba par laquelle ils étaient venus et qui sillonne les villages chiites du caza – ayant eu vent de la possibilité d’autres agressions similaires sur leur parcours.

Une certitude se dégage de ces deux incidents : le Liban est devenu un État de non-droit où la « milice » fait sa loi par la force dans ce qu’elle considère être son domaine territorial. Il va sans dire que c’est aussi bien la liberté d’expression que d’autres libertés et droits fondamentaux, que la liberté de circulation, qui sont foulés aux pieds, au fur et à mesure que la légalité s’atrophie au profit de la toute-puissance du mini-État. Tant et si bien qu’il est désormais tout à fait légitime de s’interroger s’il est encore nécessaire de demander quoi que ce soit à un gouvernement qui semble avoir décidé de renoncer à une grande partie de ses droits régaliens au profit de celui qui, dans l’ombre, gouverne réellement, plus que jamais au mépris du droit.

المصدر:
l"orient le jour

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