POUR MIEUX NOURRIR LES CITADINS : “MANAGEMENT DE LA SECURITE ALIMENTAIRE DES VILLES”

Argument: la faim une violation de la dignité humaine
• 1,02 milliard de personnes sont sous-alimentées en 2009 ;
• 860 millions de personnes (1 sur 6) sont affamées en 2008, « seuls » 8 % le sont à cause d’évènements majeurs (guerre, catastrophes naturelles…). 105 millions supplémentaires le sont devenues en 2009 ;

• 84 % des malnutris se trouvent en Asie, en région Pacifique et en Afrique sub-saharienneoù la progression est la plus rapide et la plus régulière (« continent d’affamés, source de désespoir, de violence et de propagation du VIH », J.Diouf, Directeur Général de la F.A.O., 21 janvier 2010), 80 % le sont en milieu rural ! ;
• des galettes d’argile peuvent constituer le « repas » d’enfants haïtiens ;
• sur 10 personnes, 7 femmes et fillettes sont touchées ;

• 1 enfant meurt toutes les 6 secondes pour cette raison et, plus globalement, 40 000 personnes chaque jour ;
• des milliers d’enfants ou de jeunes adolescents meurent de maladies, affaiblis de manière excessive par une alimentation insuffisante ;
• 20 millions d’enfants ont un poids insuffisant à la naissance pour causes nutritionnelles (ce qui est plus que SIDA, paludisme et tuberculose réunis) ;
• Faim et risque d’instabilité politique ou d’émeutes urbaines : un continuum ;
• Emeutes « de la faim » liées à l’envolée des cours mondiaux des matières premières : Maroc, Ouzbékistan, Yémen, Guinée, Mauritanie, Sénégal, Mexique, Haïti, Burkina-Faso, Côte-d’Ivoire, Nigéria, Cameroun, Tchad, Soudan, Somalie, Kenya, Zimbabwe, Egypte, Pakistan, Iran, Inde, Thaïlande, Malaisie, Vietnam, Chine, Philippines, Timor : 27 pays pour la seule année 2007 !(32 pays ont été annoncés pour 2009 !), 75 millions de personnes de plus ont faim pour cette raison ! (Etat de l’Insécurité Alimentaire dans le monde, 2008) ;
• En 2008, 36 pays ont une population majoritairement dans l’incapacité d’acheter leur nourriture (Sommet de Davos, 2008) ;
• 3 milliards de personnes ont moins de 3 dollars par jour pour se nourrir.

Au même moment, 20 % de la population mondiale peuvent être considérés en surpoids et 130 millions de personnes sont qualifiées d’ «obèses sérieuses».

Cette présentation peut paraître excessivement alarmiste voire catastrophiste.Faux ! Elle ne reflète qu’un problème majeur en pleine croissance, celui de l’insécurité alimentaire.
Contexte général et enjeux

Malgré les progrès considérables réalisés tant au niveau de la production agricole, qu’à celui de la transformation et de la conservation des produits ou encore de la distribution des denrées, le nombre de personnes souffrant de la faim ou de malnutritiondans le monde ne cesse d’augmenter.Laforte hausse des prix amorcée en 2007 liée, en particulier mais pas seulement, au détournement de matières premières vers les valorisations non-alimentaires (impact chiffré à un accroissement de 10 à 20 % des prix pour les seuls biocarburants, F.A.O., 2009), a démontré de manière flagrante « la fragilité du système alimentaire mondial et la vulnérabilité de la sécurité alimentaire » (Sommet Mondial sur la Sécurité Alimentaire, 2009). Sans efforts marqués et ciblés, cette situation ne devrait cesser de se dégrader, la demande mondiale de denrées alimentaires ne pouvant aller qu’en augmentant,la principale cause de cette augmentation restant naturellement la croissancede la population mondiale.

L’évolution démographique mondiale, obtenue à partir des simulations de l’O.N.U., laisse entrevoir un accroissement de la population de l’ordre de 34 % d’ici à 2050. Le milieu de ce siècle est considéré comme « référence » dans la mesure où beaucoup d’études considèrent qu’à cette époque la population mondiale devrait être « stable », atteindre sa valeur maximale et décroître par la suite. Cet accroissement moyen cache cependant de grandes disparités entre régions du globe : des hausses atteignant 120 % sont avancées dans les pays « les moins développés » ! Quoiqu’il en soit, sous ces hypothèses,la population mondiale de 2050 devrait se situer aux alentours de 9,1 milliards d’individus dont près de 2 milliards sur le seul continent africain (d’une manière globale la part relative des pays « développés » devrait décroître au profit des pays « en développement »).

Au-delà des évolutions démographiques, un autre phénomène est impliqué dans les modifications de la demande mais aussi de l’approvisionnement en produits alimentaires : l’urbanisation.L’influence de cette dernière s’observe à quatreniveaux d’une part, par la concurrence qu’elle établit avec la production agricole (utilisation du territoire et spéculations foncières associées), d’autre part, par les choix organisationnels opérés par les décideurs en matière de distribution de ces denrées enfin, par les modifications des modes de vie et des habitudes alimentaires engendrées, ces deux derniers critères étant connectés à la hausse du pouvoir d’achat de la population.Depuis 2005, plus de la moitié de la population de la planète vit dans des villes. A l’horizon 2025, le chiffre de 61 % est avancé et vers2050, celui de 70 %. Cette analyse reste toutefois théorique, un continuum entre urbain, périurbain et rural existant. Ainsi, si la population urbaine est dominante (avec des niveaux de vie très hétérogènes), près du tiers de la population mondiale actuelle vit dans des implantations qualifiées de sauvages (généralement en périphérie des villes). Les plus grandes pauvretés et problèmes de faim demeurent, néanmoins,dans les zones rurales.

Afin de garantir une alimentation salubre, à des prix abordables, la chaîne d’approvisionnement et de distribution alimentaire, adaptée au type de population donné,doit être sujette à une attention particulière. Dans certaines situations,elle risque la rupture ou, parfois, est déjà en rupture.Trois conditions sont essentielles pour permettre à une population de s’alimenter de manière correcte. Elles se résument comme suit :
1- la disponibilité en ressources alimentaires : celle-ci peut être limitée par les moyens et les techniques de production agricole, les conditions pédo-climatiques, l’enclavement, les difficultés de transport, l’absence ou la limitation des capacités de stockage, les référentiels de qualité, les règles commerciales, l’insécurité de la zone… ;
2-l’accessibilité aux ressources alimentaires : cette dernière, fonction des caractéristiques socio-économiques ousocio-culturelles, des convictions religieuses, reste, néanmoins, prioritairement dueau prix des denrées alimentaires et donc au pouvoir d’achat des familles ;

3- la satisfaction de la prise alimentaire : cette notion renvoie aux caractéristiques de la ration alimentaire. Ces dernières sont tout autant d’ordre quantitatif (en lien avec la disponibilité) que qualitatif (diversité des sources alimentaires, prise en compte d‘un relatif équilibre nutritionnel, des comportements (en lien avec l’accessibilité)). Cette satisfaction sous-entend également l’intégration des paramètres d’hygiène de vie et d’évaluation de l’état sanitaire des populations.

Pour comprendre les différentes dimensions de cette problématique et sa complexité croissante, l’analyse du concept de sécurité alimentaire, au travers de l’évolution de sa définition, peut-être utile. Ainsi, de nombreuses définitions ont été proposées au cours des dernières décennies. Elles marquent toutes une évolution de la pensée très intéressante et révèlent les différences d'approches du problème. Selon cette évolution, les préoccupations du type quantitatif de base (production,autosuffisance) ont graduellement cédé la place à une vision plusqualitative du problème. Dans la suite de ce document, la définition proposée par le Sommet Mondial de l’Alimentation de 1996 est privilégiée : « la sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont à tout moment un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active ». Quoiqu’il en soit, les différentes définitions mettent en évidence quatre grands types d’évolutions :

1- d’une préoccupation de niveau macro vers une préoccupation de niveau micro : de l’évaluation des stocks nationaux de denrées alimentaires, le concept a évolué vers le niveau territorial voire familial à partir de la perception des mécanismes d’accès aux ressources alimentaires mises en œuvre par les populations locales ;

2- d’une préoccupation d’un niveau suffisant de l’offre vers une préoccupation de la satisfaction de la demande avec prise en compte du niveau de vie des familles ;
3- d’une préoccupation de sécurité alimentaire de court terme (l’année) vers une sécurité alimentaire de long terme (en tout temps). Cette évolution est une conséquence de l’émergence du concept de durabilité lié, entre-autres, au respect de l’environnement ;

4- enfin, la mise en évidence de la vulnérabilité de certaines populations (femmes, enfants, personnes âgées (…)) a fait évoluer la recherche de la sécurité alimentaire du niveau collectif vers celledu niveau individuel.

Compte tenu des évolutions « attendues », toutes les études abordant cette problématique révèlent que le contexte urbain sera de plus en plus l’échelle où les problèmes alimentaires devront être abordés. L’urbanisation grignote(era) des terres productives, éloignant ainsi la production vivrière. Ceci a (aura) pour effet l’accroissement du coût de toutes les activités liées à la production de nourriture et à l’approvisionnement des villes. Les conséquences sont d’autant plus critiques là où les infrastructures et les services (transports, entrepôts de stockage, abattoirs et marchés (…)) sont déjà surexploités, situation qui concerne la plupart des villes ou des zones urbaines des Pays en Développement et en Transition (P.D.T.). Pour ces pays, où le taux de pauvreté dépasse souvent 50%, le problème de la chaîne alimentaire est majeur, par conséquence, le défide la sécurité alimentaire est considérable : comment produire, transformer, transporter, stocker et distribuer suffisamment d’aliments pour assurer le besoin alimentaire, en quantité et en qualité, de chacun des habitants, et cela sans compromettre les ressources.

Pour aider à relever un tel défi, trois sommets mondiaux de l’alimentation ont été tenus par la F.A.O. (Rome) en 1996, en 2002 et en 2008. Ce dernier,orienté en particulier autour des raisons à l’origine des émeutes alimentaires, a mis l’accent sur le concept de Droit à la Nourriture (reconnu depuis la déclaration universelle des droits de l’homme, 1948),prenantà ce titre le relai du slogan « du pain pour tous » adopté par 190 pays en 1945. Ces rencontres ont considéré comme prioritaire, pour les pays P.D.T., l’amélioration de l’efficacité des systèmes de commercialisation et des relations entre les zones de production et de consommation, en d’autres termes, la nécessité d’accroître les efforts visant à l’amélioration de la chaîne d’approvisionnement et de distribution alimentaire dans le but de faciliter l’accès aux aliments sains et de qualité.En novembre 2009, le Sommet Mondial sur la Sécurité Alimentaire a eu lieu.L’absence ou la moindre participation active des membres du G8 a été particulièrement relevée tant par les organisateurs (F.A.O.) que par les médias. Néanmoins, 185 pays se sont rassemblés et la motivation comme l’implication des pays africains et asiatiques à cette occasion doivent être soulignées (H. Lejeune, Directeur Général adjoint de la F.A.O., communication faite le 11 décembre 2009 lors de la journée « les entreprises agroalimentaires et la sécurité alimentaire mondiale »).

Satisfaire les besoins alimentaires d’une ville ou d’une zone urbaine est un problème complexe. Les Systèmes d’Approvisionnement et de Distribution Alimentaires (S.A.D.A. définis par Aragrande et Argenti, 1998) vont suivre les mêmes caractéristiques que les espaces urbains dans lesquels ils se développent, dont l’hétérogénéité. La modification des habitudes alimentaires, la modernisation des techniques de commercialisation, la modernité et la diffusion des innovations, les politiques mises en œuvre par les Etats (…) sont des facteurs susceptibles de faire évoluer les S.A.D.A. Dans ces conditions, l’élaboration des stratégies de développement de la chaîne alimentaire en vue d’améliorer le management de la sécurité alimentairedoit passer, tout d’abord, par une analyse pertinente de la situation existante (approche de type H.A.C.C.P.) afin d’aboutir à des propositions de solutions tenant compte de l’effet multiplicateur des tendances à venir.

ANNEXE 1

Différentes définitions de la sécurité alimentaire
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1 – Nations Unies (1975)
«Availability at all times of adequate world supplies of basic food stuffs… to sustain a steady expansion of food consumption… and to offset fluctuations in production and prices». « Disponibilité à tout moment des approvisionnements mondiaux en denrées alimentaires adéquates…pour faire face à une augmentation de la consommation alimentaire…et pour répondre aux fluctuations de la production et des prix ».

2 – Organisation pour l’Alimentation et l’Agriculture (1983)
« Food security is ensuring that all people at all times have both physical and economic access to the food they need ». « La sécurité alimentaire consiste à assurer à toute personne et à tout moment un accès physique et économique aux denrées alimentaires dont elle a besoin ».

3 – Reutlinger (1985), BanqueMondiale (1986)
« Access by all people at all times to enough food for an active and healthy live ». « Accès pour toute personne et à tout moment à une alimentation suffisante pour mener une vie active en pleine santé ».

4 – Maxwell Simon (1987)
« A country and people are food secure when their food system operates in such a way to remove the fear that there will not be enough to eat ». « Un pays et un peuple sont en situation de sécurité alimentaire quand le système alimentaire fonctionne de telle sorte qu’il n’y a aucune crainte de ne pas posséder une alimentation suffisante ».

5 – ProgrammeAlimentaireMondial (1989)
« Food security refers to the sustained ability of all people to have physical and economic access to their basic food consumption needs at all times. A successful national food security strategy cannot be achieved without assuring food security at the household level ». « La sécurité alimentaire correspond à la capacité pour toute personne de posséder à tout moment un accès physique et économique aux besoins alimentaires de base. Une stratégie nationale de sécurité alimentaire ne peut être envisagée sans assurer la sécurité alimentaire au niveau du foyer familial ».

6 – Frankenberger (1991)
« Food security is when the viability of the household as a productive and reproductive unit is (not) threatened by food shortage… ». « La sécurité alimentaire est assurée lorsque la viabilité du ménage, défini en tant qu’unité de production et de reproduction, n’est pas menacée par un déficit alimentaire… ».

7 – Sommet Mondial de l’Alimentation (1996)
La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont à tout moment un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active.

د. شربل فارس: مدرس وباحث في الفيزياء التطبيقية، مدير مشروع البحر المتوسط في معهد الفنون التطبيقية لاسال بوفيه (LaSalle Beauvais ) في فرنسا.

المصدر:
المركز اللبناني للمعلومات - LIC- لبنان – دائرة التحليل السياسي

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