Une voie vers la modernité…

Les inqualifiables tueries de Toulouse et de Montauban perpétrées la semaine dernière par un jeune Français d’origine algérienne, Mohammad Merah, ont horrifié le monde entier. Le traumatisme a en effet été énorme à travers la planète entière, d’autant que le tueur a pris pour cible des enfants. L’acte inhumain de Merah a donné lieu à toutes sortes d’analyses, mais le choc initial, malgré toutes les tentatives de rationalisation pour essayer de comprendre pourquoi, reste intact. Autant dire que les mots n’arrivent plus à mettre un baume, encore moins à trouver un remède, au mal extrémiste islamiste qui ronge lentement l’Europe. Au contraire, des actes insensés comme celui-là encouragent la montée aux extrêmes, et accompagnent, dans un cercle vicieux interminable, les campagnes de tant de forcenés d’extrême droite, qui en viennent presque à glorifier les actes tout aussi insensés, inhumains et inqualifiables d’Anders Behring Breivik, le tueur fou qui avait fait 77 victimes en Norvège l’an dernier au nom de la lutte contre l’islam.

Peu d’analyses ont cependant lié la tuerie de Toulouse/Montauban au printemps arabe.
Beaucoup d’ailleurs s’acharnent à ne faire de ce printemps arabe qu’une lecture primaire et péjorative, fondée essentiellement sur les résultats des élections législatives en Tunisie et en Égypte, qui ont fait entrer au sein des institutions étatiques une majorité de Frères musulmans et de salafistes, mais aussi sur les développements en Libye, avec les déclarations moyenâgeuses sur le rétablissement de la charia et de la polygamie de Moustapha Abdel Jalil. Inutile de dire que le retrait hier des laïcs, du cheikh al-Azhar et peut-être même encore des coptes de la commission chargée de rédiger la future Constitution de l’Égypte, ne vient pas arranger l’image postrévolutionnaire et les perspectives d’avenir. Une telle lecture découle probablement d’une confusion originelle dans l’analyse du printemps arabe, qui a rapidement considéré qu’une fois les tyrans tombés, la voie royale serait largement ouverte aux démocrates. Or de toutes les forces présentes sur le terrain, les islamistes sont partis avec un avantage non négligeable : le statut victimaire, qui leur a garanti une empathie certaine et spontanée de la population, l’apparence de la rigueur morale religieuse après la corruption et l’injustice des années de dictature, et le sens de l’organisation qui en découle naturellement.

Mais retour en France, parce qu’il paraît plus que jamais nécessaire de formuler un lien direct entre Toulouse/Montauban et ce qui se produit actuellement dans le monde arabe, en ce sens que le phénomène observé dans ces deux villes, et avant à Londres (entre autres), est effectivement significatif d’un malaise sociétal et culturel profond et endémique, qui trouve son expression la plus violente sur le terrain occidental, lorsqu’il est confronté à un autre auquel il ne s’identifie pas et à un environnement culturel où il n’arrive pas à s’intégrer.

Ce lien est fondamental dans la mesure où la réponse à cette fracture grandissante entre un certain islam (qui se répercute finalement sur l’ensemble du monde islamique) et l’Occident ne peut-être trouvée que dans cette région du monde – car c’est indubitablement le malheur arabe dans tous ses épiphénomènes qui est à l’origine de la crise actuelle. Las de revenir sur les causes de ce malheur, qui ont été largement étudiées selon diverses perspectives, tantôt culturaliste, sinon essentialiste, comme avec Bernard Lewis, et tantôt humaniste, notamment avec Samir Kassir.

La plus grande méprise du printemps arabe a probablement été, sur le plan analytique, de partager les révolutionnaires en deux camps archétypaux : en l’occurrence l’un démocratique, qui serait pour l’instant le grand perdant de la bataille en cours, et l’autre non démocratique, regroupant les forces identitaires, islamistes et communautaristes, mais aussi les résidus des régimes militaires et sécuritaires en décrépitude.

Or les choses ne sont pas si simples. Car de la déclaration d’al-Azhar de l’an dernier, qui a intégré pour la première fois des laïcs à une réflexion sur l’avenir, au tout récent manifeste des Frères musulmans de Syrie, rendu public à Istanbul par Ali Sadreddine Bayanouni, qui fait mention expresse d’une volonté d’édifier un État civil fondé sur la culture des droits de l’homme, c’est une voie vers un islamisme démocratique qui semble se mettre progressivement en place, inspirée, il est vrai, par l’imparfait modèle turc. Le camp des démocrates n’est plus forcément le camp de la laïcité exclusivement (qui a produit des maladies aussi graves que l’islamisme radical au XXe siècle, comme le nationalisme, le national-socialisme ou le communisme). En cela, il faut savoir aussi être néo-moderniste.

Mais le plus important dans le document des Frères musulmans de Syrie réside probablement dans la phrase selon laquelle toute personne, homme ou femme, quelle que soit son appartenance, pourra briguer n’importe quel poste, comme le remarque brillamment le politologue Ziad Majed. En cela, les Frères musulmans ont fait voler en éclats le mythe de la laïcité entretenu quarante ans durant par le clan Assad, qui avait, lui, instauré l’islam comme religion obligatoire pour le président de la République. Et c’est aussi avec le soutien des Frères que le chrétien Georges Sabra est en train de devenir progressivement le chef de file du Conseil national syrien. De quoi aussi calmer un peu les appréhensions des minorités religieuses et de leurs instances religieuses, notamment au Liban.

Il est bien étrange, sinon suspect, que, jusqu’à présent, l’on ne s’acharne qu’à voir la moitié vide du verre, surtout au Liban, propagande syrienne oblige. C’est oublier, comme le démontrait l’extraordinaire et très regretté constitutionnaliste Jean Salem, qu’il a fallu attendre 1958, la Ve République et l’accession du général de Gaulle au pouvoir pour que la révolution française de 1789 trouve enfin son véritable aboutissement institutionnel…

المصدر:
l"orient le jour

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