Tuer n’est pas jouer…

Bien mal inspirés sont ceux qui ont cherché mercredi à liquider Samir Geagea. Car c’est en effet la même logique sclérosée, sinon impotente, qui continue de prévaloir.

Quatre ans de « trêve » après la seconde « victoire divine » des accords de Doha en 2008, qui avaient marqué la fin du cycle des attentats au Liban, n’ont apparemment servi à rien. Les assassinats sont de retour. Il en avait été question durant un moment, fin 2010-début 2011, mais la violence suggérée par le défilé des « blousons noirs » avait suffi pour faire plier la majorité des Libanais. C’était avant Tunis, avant Le Caire, avant Benghazi, et, surtout, avant Deraa, Hama, Homs, Idleb…

Et puis, tout d’un coup, voilà que le spectre de l’élimination physique ressurgit. Un service de sécurité divulgue au député Samy Gemayel des informations sérieuses et précises, au début de l’année, sur un attentat en préparation contre lui. Un autre attentat à la voiture piégée visant les généraux Wissam el-Hassan et Achraf Rifi est déjoué à Achrafieh. Mercredi, c’est rien moins que le leader effectif du 14 Mars sur le terrain, Samir Geagea, qui est pris pour cible. Le culot des assassins les a même poussés à opérer dans le périmètre du fortin sécuritaire du chef des Forces libanaises, une manière de prouver, comme Al Capone autrefois, que nul n’est « intouchable ». Même pas celui qui est réputé, au Liban, pour prendre les mesures de sécurité les plus complexes et élaborées.

À l’évidence, après l’attentat manqué, les alliés objectifs des assassins ne peuvent plus se rabattre que sur le sarcasme et les mauvaises plaisanteries. Car au Liban, les mots fielleux tentent souvent d’achever ceux que les balles ratent – ou ne ratent pas, d’ailleurs. Une attitude qui, en soi, est révélatrice du dépit causé par l’échec. Oui, au Liban, en 2012, en politique, et malgré l’instauration du Tribunal spécial pour le Liban, la vie et la mort violente de certains font encore le malheur et le bonheur incommensurables d’autres. Signe de la déchéance vertigineuse, inhumaine, que la haine a introduite dans l’échelle de valeurs de la société libanaise.

Mais las de toutes ces considérations. L’humanité, finalement, n’est à la portée que de ceux qui en font le choix. Et encore. Par contre, le génie, bienfaisant ou malfaisant, lui, est à la portée de tous. Or, ceux qui ont comploté contre Samir Geagea et ce qu’il représente, ceux qui traquent depuis plus d’un an les faits et gestes du chef des Forces libanaises, et avec lui ceux d’autres dizaines de personnalités politiques, sécuritaires ou médiatiques proches du 14 Mars ou centristes, ont cruellement manqué d’inspiration.

On pourrait dire, de prime abord, que ce que les assassins en puissance de Samir Geagea n’ont pas compris, c’est que quelque chose a vraiment changé dans le monde arabe depuis le début du printemps arabe. Mais ce n’est pas le cas. La tentative d’assassinat est une preuve que tuer est encore impuni au Liban, malgré toutes les « lignes rouges », toutes les mises en garde de la communauté arabe et internationale au régime syrien et ses alliés locaux. Plus même, l’agression a été menée, comme l’a souligné le secrétariat général du 14 Mars, au moment même où le nouveau président du TSL se trouvait au Liban. L’affront visait donc aussi la justice internationale et tout ce qu’elle représente symboliquement.

En fait, c’est tout à fait le contraire. Les assassins ont en fait compris que quelque chose a effectivement et irrémédiablement changé. Le retour aux assassinats n’est en fait qu’une ultime prise de conscience qu’une phase de l’histoire du pays, sinon de la région, touche à sa fin avec la chute annoncée à Damas du régime de Bachar el-Assad.

Politiquement, la mort de Samir Geagea, aux yeux des assassins, aurait constitué un acte cherchant à terrasser le 14 Mars. Saad Hariri à Paris, le 14 Mars aurait perdu une autre de ses figures de proue, et la leçon aurait été, pensent-ils, suffisamment claire pour tétaniser tous les autres. Grosse erreur. Car l’assassinat de Samir Geagea aurait soulevé, choc oblige, une ferveur populaire égale à celle qui a suivi l’attentat qui a coûté la vie à Rafic Hariri, le 14 février 2005. Le moteur de cette dynamique aurait été, comme en 2005, le refus d’un retour à cette forme de violence, qui réveille toutes les douleurs du passé. C’est jouer avec le feu.

Mais l’erreur la plus grossière des tueurs se trouve dans la portée symbolique de leur acte (manqué). Car en essayant de tuer de cette manière, en plein jour, un homme politique de la stature régionale de Samir Geagea, ils paraissent hurler leur impuissance. Symboliquement, en effet, la liquidation de Geagea pourrait être interprétée comme une volonté, par une ou plusieurs parties régionales lésées, de compenser, au Liban, l’impossibilité de terrasser en Syrie ce véritable casse-tête que constituent les révolutionnaires syriens. Le chef des FL, qui a réussi à s’imposer, dans son soutien aux insurgés syriens, comme un chef qui a largement dépassé les limites de son pays et de sa communauté, aurait servi en quelque sorte de bouc émissaire pour tuer cette indomptable révolution syrienne. Sinon, plus que cela, pour punir le printemps arabe – surtout à la lumière du soutien inestimable apporté par Geagea en tant que chef libanais chrétien à la dynamique populaire arabe, lors du dernier meeting des FL au BIEL – du vent insurrectionnel qu’il a apporté avec lui dans les villes syriennes, et du sort qu’il réserve inéluctablement aux armes illégales du Hezbollah au Liban.

En cela, la tentative d’assassinat de Samir Geagea ressemble au contexte géopolitique dans lequel un Kamal Joumblatt, un Samir Kassir ou un Georges Haoui ont été liquidés, et dans lequel un autre minoritaire, Walid Joumblatt, qui est redevenu cette année un fer de lance du soutien aux révolutionnaires syriens, se trouve également.
Un retour aux attentats ? Probablement. Mais surtout aussi, la fin de la puissance, et, en puissance, surtout, le début de la fin.

المصدر:
l"orient le jour

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