L’appel de la modernité

Le vent du printemps arabe bouleverse toute la région, imposant ses conditions à l’ensemble du Moyen-Orient. Cette révolution inattendue a surpris le monde entier, à commencer par les Arabes eux-mêmes, qui commençaient à croire que le destin (al-qadar) était responsable de leur misère et de leur situation socio-économique – de leur « malheur », comme l’avait dit Samir Kassir. Les observateurs, les analystes, les centres de décision sont également surpris : ils n’arrivent pas à trouver d’explications idéologiques à ce soulèvement – le conflit israélo-arabe, les concepts de « gauche » et « droite » ont en effet brillé par leur absence dans la lutte des peuples contre leurs régimes. Ils n’arrivent pas non plus à donner d’explications religieuses. Certes, l’élan islamiste prend de l’ampleur. Comme tout mouvement opprimé pendant des décennies, il se manifeste comme effet compensatoire après une période de sevrage. Mais ce courant islamiste est déjà contesté par les Frères musulmans en Syrie et par el-Azhar ! À n’en point douter, le caractère socio-économique ainsi que la volonté des Arabes de s’intégrer dans le nouvel ordre mondial restent les facteurs déterminants de cette révolution. Il suffit de remarquer le progrès permanent de l’utilisation des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, qui marque l’évolution de la révolution syrienne, sans oublier le rôle que ces mêmes réseaux ont joué dans le déclenchement de la révolution égyptienne.

Le rôle de la femme arabe semble être aussi l’un des leviers principaux de cette révolution. Au Yémen, une femme voilée répondait à un micro-trottoir d’al-Jazira avec un arabe littéraire parfait. Elle revendiquait ses droits devant des dizaines de millions d’Arabes.

Pourquoi cette appréhension libanaise par rapport au printemps des peuples arabes, alors ?
S’agit-il d’une idée reçue, d’une réaction acquise, qui considère les Arabes comme incapables de lutter pour leur vie ? Beaucoup le pensent tout bas sans avoir le courage de le montrer. S’agit-il de peurs communautaires, de logiques de « minorités » et de « majorités » ? Beaucoup utilisent ce paradigme comme un moyen en or pour apeurer les « minorités » libanaises et tenter de neutraliser leur adhésion culturelle à la révolution.

Pourquoi cette contradiction flagrante entre la stagnation de la vie politique libanaise et le dynamisme qui se profile dans le monde arabe – et ce alors que les Libanais, et à juste titre, ont affirmé être la première hirondelle annonçant ce printemps. Le paradoxe est en effet flagrant entre la prétention de paternité de cette révolution et la tiédeur de la vie politique libanaise : nous nous contentons de contempler ces bouleversements la main sur le cœur, en priant pour la santé de notre secteur bancaire et pour notre neutralité à l’égard des révolutions en place…
Or, nous sommes face à un grand tournant de l’histoire et nous ne semblons pas en être vraiment conscients. Pourquoi?

– D’abord, parce que le gouvernement libanais prône une neutralité relative sous couvert que la dénonciation des actes de violences commis par le régime syrien contre la société nous mettrait en danger.
– Ensuite, parce que notre président affiche des positions contradictoires à l’égard de la révolution syrienne. Certains observateurs pernicieux l’incriminent de vouloir assurer même sa reconduction en 2014, ce qui l’oblige à pratiquer une politique de bon voisinage avec un régime en effondrement.

– Parce que notre armée, qui relève de la volonté politique du gouvernement, est incapable d’assurer la sécurité des citoyens libanais tant sur la frontière syro-libanaise qu’à Meerab.
– Parce que l’Église, qui devrait être le fer de lance de la défense des droits de l’homme au Liban et dans le monde arabe, trouve des aspects encourageants au maintien du régime syrien en place.

– Parce que nos médias, dans leur majorité, ont loupé une occasion en or pour s’imposer sur la scène arabe et ont été dépassés par les télés arabes.
– Parce que notre opposition se contente de marquer des points oratoires dans un Parlement paralysé, sans pousser dans le sens d’une « intifada » populaire contre la corruption et la tétanie de l’État.

– Parce que nos partis de tous bords (en dehors du Hezbollah) s’enferment dans une dynamique électoraliste locale.
– Parce que notre société a perdu le cap et ne suit plus la classe politique censée la diriger.

– Parce que tout le monde est, comme d’habitude, dans l’attente d’un événement extrinsèque, qui constituerait l’espoir d’un changement quelconque.
– Parce que le 14 Mars reste un chantier inachevé et perd une partie non négligeable de son éclat révolutionnaire en faveur de luttes pour le pouvoir.

Or, ce printemps arabe nous appelle à nous moderniser. Nous sommes appelés à nous comporter comme vecteurs de modernité dans cette partie du monde.
Ce printemps arabe nous appelle à mettre en évidence notre expérience libanaise basée sur la tolérance et le vivre en commun.

Ce printemps arabe nous appelle à présenter nos secteurs comme projets-pilotes de modernisation des banques, des hôpitaux, de l’initiative individuelle, etc.
Ne ratons pas cette occasion! Il serait bête de se retrouver en marge de l’histoire alors que nous pouvons être au cœur des événements !

Nous sommes appelés à définir les bases de l’État civil dont tout le monde parle sans pour autant en reconnaître les caractères essentiels. Ce concept a été présenté la première fois par l’Église maronite à l’issue des travaux du conclave maronite réuni à Saydet el-Jabal et proclamé le 13 juin 2006. Au terme de deux ans de travaux auxquels avaient participé des hommes et femmes du clergé, des intellectuels et des spécialistes, l’Église avait perçu la nécessité de moderniser notre vie politique et avait confié aux Libanais en février 2001 et aux maronites en particulier d’avancer et de défendre l’État civil. Aujourd’hui, ce même concept est défendu par tous les intellectuels arabes, qui le proposent comme modèle de remplacement aux régimes sclérosés encore en place.

L’État civil ne ressemble pas à l’État laïc, en place en France. Il ne ressemble forcément pas à l’État théocratique en place, par exemple en Israël. L’État civil se base sur deux critères qui représentent la règle d’or : assurer les droits aux citoyens et les garanties aux communautés.

Les droits des citoyens sont aujourd’hui négligés au Liban par un gouvernement dont la légitimité relève d’un régime syrien fragilisé par la révolution et d’une milice en place apeurée par les changements régionaux. Les garanties aux communautés sont elles aussi absentes suite à la menace permanente exercée par les armes du Hezbollah.

Le citoyen libanais qui n’arrive pas à trouver refuge auprès d’un État de droit connaît les mêmes problèmes que tous les citoyens du monde arabe. Les communautés libanaises vivent aussi les mêmes problèmes de toutes les communautés du monde arabe. Pourquoi ne pas mener un combat commun à partir de nos expériences nationales ?

Rassemblons les efforts et ne perdons pas confiance. L’avenir est certes à Dieu, mais il appartient aussi, sans nul doute, à ceux qui se lèvent tôt !

المصدر:
l"orient le jour

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