Lettre ouverte au président de la République

Monsieur le Président,

C’est avec un effarement sans pareil que j’ai pris connaissance de l’argumentaire du procureur général de la République Hatem Madi en vue de la levée de l’immunité parlementaire du député Boutros Harb. Cet argumentaire, avec ses sous-entendus politiques inadmissibles, constitue un véritable affront, Monsieur le Président, à la logique de l’État de droit, aux principes et aux usages constitutionnels que vous avez juré de défendre le jour de votre prestation de serment. Gravissime est le fait que cet argumentaire tente d’exploiter votre position de gardien de la Constitution pour arguer de la nécessité d’obtenir la levée de l’immunité parlementaire d’un grand ténor de la Chambre, qui a toujours défendu des positions de principe sur le plan constitutionnel et politique. Il s’agit là d’une tentative sans équivoque de la part du procureur général de la République d’influencer, politiquement, le cours de la justice en interprétant et en exploitant vos propos – ainsi que ceux de M. Harb – qui pourtant ne supportaient aucune équivoque et s’inscrivent dans le cadre de vos prérogatives en tant qu’arbitre et qu’autorité morale chargée de veiller au respect de la Constitution. Le juge Madi a porté atteinte, ce faisant, à la fonction symbolique principale de la présidence de la République, qui est de protéger les valeurs constitutionnelles et de veiller au bon fonctionnement des institutions.

Une autre atteinte, très grave, sur le plan constitutionnel, est sans doute celle qui est faite au préambule de la Constitution, qui devrait avoir une valeur juridique supérieure à celle du texte constitutionnel. Boutros Harb n’a fait qu’exprimer une opinion en matière de justice. Faut-il rappeler que d’autres, à l’instar du brigadier Jamil Sayyed ou du général Michel Aoun, ont attaqué à plusieurs reprises, et avec une virulence bien plus grande, les instances judiciaires du pays. Tout le monde se souvient de la conférence de presse du général Sayyed, fort hostile au procureur Saïd Mirza, et des propos très désobligeants du député Michel Aoun et de bon nombre de membres de son bloc parlementaire concernant la justice durant le procès du général Fayez Karam. Toutes ces déclarations sont tombées sous le coup de la liberté d’expression, quand bien même leur violence serait souvent à la limite de la décence.

Tout propos de Boutros Harb, connu aussi bien pour son respect extrême des règles de la bienséance dans le discours politique que pour son attachement au prestige des institutions constitutionnelles et judiciaires, ne pourrait susciter de la part de la justice libanaise une réaction plus importante que celle – inexistante – manifestée à l’égard des cas mentionnés ci-dessus. À moins, encore une fois, que la justice ne fasse deux poids, deux mesures dans son jugement et n’affiche un favoritisme marqué en faveur du camp politique qui détient la force, ce qui reviendrait tout bonnement à suicider l’institution judiciaire, censée être l’un des piliers essentiels de la préservation de notre régime démocratique.

Enfin, l’ultime outrage de l’argumentaire présenté par le juge Madi est probablement le fait qu’il semble banaliser une tentative de meurtre contre un ténor parlementaire et l’une des principales figures du pays depuis un demi-siècle. Le député Harb est ici – faut-il le rappeler ? – la victime plaignante et non le criminel, qui continue, lui, de courir en toute liberté. Le rôle symbolique de la justice est de mettre fin à l’impunité dont jouissent les criminels au Liban et l’affaire Samaha-Mamlouk constitue, en ce sens, un développement majeur. Cependant, faut-il encore rappeler, Monsieur le Président, que les tentatives de la justice dans certains cas criminels impliquant ouvertement le Hezbollah se sont avérées pour l’instant peu fructueuses : l’assassin du capitaine Samer Hanna à Soujod n’a ainsi passé que six mois en prison avant d’être relaxé ; l’homme qui a été capturé en flagrant délit alors qu’il tentait de mettre le feu à la chaîne al-Jadeed n’a fait que quelques semaines de prison ; les quatre accusés dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri continuent d’échapper à la justice, de même que Mahmoud Hayeck, l’un des auteurs de la tentative d’attentat contre le député Harb.

Parallèlement, le général Fayez Karam, proche du Hezbollah parce que l’un des bras droits du général Aoun, a bénéficié d’un traitement de faveur évident alors même qu’il était reconnu d’un crime puni généralement de la peine capitale ; tandis qu’un adversaire politique manifeste du Hezbollah, cheikh Hassan Mcheymech, est déjà en prison depuis deux ans dans des conditions difficiles, alors même qu’au plan judiciaire, son procès s’éternise et va de report en report dans un climat de confusion totale, ce qui n’est pas sans susciter une vague de protestations de la part de personnalités éminentes et fort respectables – lesquelles ne sauraient être accusées d’une quelconque sympathie vis-à-vis d’Israël – comme sayyed Mohammad Hassan al-Amine, sayyed Hani Fahs ou l’ancien ministre Ibrahim Chamseddine.

En espérant, Monsieur le Président, ne pas vous avoir importuné avec ces quelques considérations, qui émanent d’un profond sentiment d’injustice. Ma démarche, encore une fois, est fondée sur l’idée que les institutions sont ce qu’en font les hommes, comme disait Napoléon, et qu’en tant que gardien moral et politique – au sens éthique du terme – de la Constitution, nous attendons de vous, en tant que citoyen, non pas d’intervenir dans la bonne marche de la justice, évidemment, mais de continuer à dénoncer les errances, les intermittences et les dysfonctionnements constitutionnels et institutionnels, pour le salut de la République, lequel, en définitive, est avant tout, envers et contre tout, largement entre vos mains.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments les plus respectueux.

المصدر:
l"orient le jour

خبر عاجل