Transparences

Elles accourent par dizaines, attirées par le trésor enfoui depuis des millénaires sous notre portion de Méditerranée. 52 compagnies internationales de prospection gazière et pétrolière venant de 25 pays sont sur les rangs, annonçait triomphalement, jeudi, le ministre de l’Énergie et de l’Eau dans le gouvernement démissionnaire. Il a vu dans cette bousculade une preuve de confiance dans le Liban et s’est félicité de la haute transparence qui a présidé à l’appel d’offres lancé par son département.

La confiance du monde, on ne demande pas mieux, bien sûr. Mais elle ne se mesure pas seulement à l’aune des profits qu’escomptent les prospecteurs… et des juteuses commissions dont est férocement, insatiablement, proverbialement avide certaine classe dirigeante. Sur le papier, et plus particulièrement au lendemain du naufrage financier de l’île de Chypre, le Liban, avec son secret bancaire, son intouchable liberté des changes et la vigilance de sa Banque centrale, est bien armé en effet pour reconquérir son ancienne position de plateforme internationale. Mais tous ces atouts se trouvent à chaque instant compromis par cette instabilité politique et sécuritaire qu’induit fatalement l’existence d’un État dans l’État : d’une milice organiquement liée à l’étranger et dont la prospérité du Liban semble être le dernier des soucis.

Voilà pour la confiance. Quant à la transparence chantée avec tant d’immodestie par le ministre, ce n’est un secret pour personne que le Liban a failli se retrouver exclu d’une délimitation des eaux territoriales convenue en duo par Chypre et Israël parce que les affairistes au pouvoir, acquis à l’une ou l’autre des compagnies prospectrices, étaient trop occupés à se disputer la peau de l’ours ; pendant ce temps éclataient, en chapelet, les scandales. Guère épargné par les accusations est, au demeurant, le ministre de l’Énergie et de l’Eau, la plus récente de celles-ci ayant trait au faux et usage de faux dont se serait rendue coupable la firme chypriote qui a enlevé l’adjudication de la centrale électrique de Deir Ammar 2.

La belle collection de casseroles que traîne le gouvernement sortant n’empêchait guère ce ministre, pérorant la semaine dernière à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau décrétée par l’ONU, de répandre un intarissable fleuve de fausses promesses à l’adresse des usagers privés du précieux liquide, tout autant que du courant électrique. Le moment n’était pas plus mal choisi. Château d’eau de la région, le Liban a pourtant soif. Non point, loin de là, qu’il manque de compétences techniques et de projets de valorisation de cet inestimable capital hydraulique que nous envient nos voisins ; mais que peut l’ingénierie la plus brillante contre l’inertie suspecte d’une administration qui ne fait même pas usage, en temps requis, des programmes de crédits annuellement offerts par les pays donateurs et les organismes internationaux ?

Ces tristes considérations n’auront pas manqué de remonter irrésistiblement à la surface, lors d’un récent séminaire sur la coopération en matière de gestion des eaux du Moyen-Orient qui a réuni à Istanbul hydrauliciens, hommes politiques et médias, et auquel il m’a été donné de prendre part. Visionnaires ou utopistes ? C’est sous le séduisant slogan de Blue Peace (la Paix bleue) que militent, depuis des années déjà, les organisateurs de cette rencontre, qui ambitionnent de faire de l’eau non plus un objet potentiel de conflits, mais un instrument de concorde et de développement pour les peuples de cette partie du globe.

Reste le fait que les Libanais voudraient bien être en mesure de boire à satiété de leur eau, avant que de songer à coopérer avec autrui. Le propre de l’eau, c’est précisément la transparence. Et puis, qu’elle soit bleue ou rose, c’est de paix intérieure qu’a le plus besoin notre pays.

المصدر:
l"orient le jour

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