Public sur scène

 

Comment ne pas partir d’un énorme éclat de rire lorsqu’on entend le numéro deux du Hezbollah, le pourtant très austère cheikh Naïm Kassem, se muer de sa voix la plus aiguë en constitutionnaliste émérite et prétendre donner des leçons dans ce domaine au président de la République, Michel Sleiman ?
L’image d’un cacique du Hezb prononçant un discours en agitant l’index fait partie depuis des lustres des banalités quotidiennes de la vie politique libanaise. Mais nul ne pouvait soupçonner les talents du parti en matière de droit. Jusqu’ici, la tendance y était plutôt au recours à des juristes-mercenaires.
Voici donc le secrétaire général adjoint qui surprend son monde à soutenir mordicus que le chef de l’État serait dans l’erreur constitutionnelle s’il considérait qu’un gouvernement qui n’obtient pas la confiance de la Chambre est en mesure de superviser l’élection présidentielle.
Certes, la partie la plus importante des propos de cheikh Kassem vient juste après : si le président de la République insistait pour former un gouvernement qui n’est pas en mesure d’obtenir la confiance de la Chambre, cela « ferait basculer le pays dans le conflit, les divisions et le chaos ».
Cette dernière phrase est en revanche au cœur du répertoire familier du Hezbollah. Traduite de la langue de bois, elle donne à peu près ceci : « Si le président forme un gouvernement qui n’est pas à notre goût, nous mettrons le pays à feu et à sang. » Et ils ont bien entendu les moyens de le faire…
En réalité, le bras de fer engagé entre le président Sleiman et le Hezbollah, qui se durcit jour après jour, ne touche pas uniquement la supervision du scrutin. Il s’agit surtout de déterminer qui, en cas de vacance à la présidence après le 25 mai, date de l’expiration du mandat actuel, prendra en charge les fonctions présidentielles en attendant qu’un nouveau chef de l’État puisse être élu. Comme il est fort probable qu’une telle vacance se produise, et qu’on ne sait pas du tout combien elle durerait, on peut dès lors comprendre l’enjeu de la bataille en cours.
M. Sleiman a clairement dit ces jours derniers qu’un gouvernement dont il signerait le décret de formation aurait de ce fait même une existence légale. Du coup, cela signifie que le cabinet démissionnaire actuellement en place aura cessé d’exister au moment même et que la nouvelle équipe, qu’elle ait obtenu la confiance ou pas, sera seule en lice lorsque viendra l’échéance présidentielle.
Cette perspective déplaît de toute évidence au Hezbollah qui, d’une part, n’entend pas se laisser évacuer ainsi du pouvoir par le chef de l’État, et, d’autre part, ne voit pas d’un mauvais œil la possibilité de profiter de l’impasse afin de mettre un pied – et même les deux – à Baabda.
Mais ce qui nous intéresse ici n’est pas vraiment de savoir qui a raison et qui a tort dans le semblant de bataille constitutionnelle déclenchée autour de cette affaire. S’il faut arbitrer entre un président de la République dont le parcours est quasiment sans faille sur ce plan et une organisation comme le Hezbollah, hésiter une seconde relèverait de la plus grande naïveté, voire de l’imbécillité.
Un parti qui entretient une armée et une diplomatie privées en dépit du bon sens et des fondements du pouvoir régalien des États, qui fait fi de l’opinion de ses concitoyens, prend ses directives stratégiques à l’étranger, soustrait ses membres à la justice internationale et locale, possède en propre des réseaux de télécom, guerroie à l’extérieur des frontières et entraîne des représailles militaires et terroristes contre son pays ne peut pas prétendre sérieusement à être partie prenante à un débat constitutionnel.
Non, ce qu’il s’agit plutôt de relever –, afin de le dénoncer – c’est le fait qu’à la base, une telle bataille puisse avoir lieu dans de pareilles circonstances. Cela suppose qu’il existe, indépendamment des protagonistes, un public qui se croit neutre et objectif, évite de prendre position afin de ne pas prêter le flanc, du moins le pense-t-il, et joue le jeu comme s’il était face à un vrai débat juridique.
À ce stade surgit le problème de la passivité de la société civile libanaise, du rôle qu’elle tient à cause de cette passivité dans la perpétuation des crises et des impasses que connaît le Liban.
Il est de bon ton dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres, d’accuser la classe politique de tous les maux. Serait-il abusif de croire qu’au moins les pires dérives des politiques n’auraient pas lieu d’être le jour où les milieux influents de la société civile se donneraient les moyens de peser sur l’échiquier politique ?
Il n’est guère demandé aux gens et aux organes de la société de prendre position pour un camp ou pour un autre, 8 contre 14 ou 14 contre 8. Il est en revanche souhaitable que l’on parvienne simplement à faire la part des choses au niveau des concepts.
Ainsi, par exemple, au sujet de l’impasse gouvernementale, les règles de la démocratie autorisent tous les protagonistes à poser leurs conditions pour ce qui est de leur entrée au nouveau cabinet. Elles n’autorisent personne à émettre des conditions à la formation du gouvernement. Il serait bon de commencer à le dire, que l’on soit du 8, du 14, du juste milieu ou de rien du tout.

المصدر:
l"orient le jour

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