Comme les cinq doigts d’une main

 

Au commencement, beaucoup d’entre eux sont des hommes bien. Patriotes, à leur manière. Studieux, à leur rythme. Professionnels, autant que faire se peut dans un pays où le piston et la magouille ont (très) vite fait de remplacer le miel et l’encens. Clairvoyants quand il s’agit de leurs droits et surtout de leurs devoirs, mais uniquement quand ils sont sûrs de ne pas perdre leur poste. Sauf qu’il est une question à laquelle personne n’a encore réussi à répondre : à quoi servent donc les 128 députés libanais à part trouer allègrement les caisses de l’État ?
Ne serait-ce que le premier d’entre eux. Cent et une fois, dans ces mêmes colonnes, on a à la fois loué l’intelligence supérieure de cet homme devenu bête politique absolue. Devenu véritable maestro dans l’art de la survie, politique toujours, sachant qu’il suffit d’un claquement de doigt de Ali Khamenei et de ses lieutenants hezbollahis pour le bouter hors de ce perchoir dont il connaît désormais la moindre odeur, le plus petit changement de couleur, le son le plus infime… Cent et une fois, on a regretté que le n° 2 de l’État ne se comporte plus qu’en très vulgaire chef de parti, rapide comme l’éclair dès qu’il s’agit de verrouiller le Parlement, de le transformer en annexe du QG d’Amal. Cent et une fois, l’on a compati avec le Guinness Book of World Records, qui n’en peut plus, chaque quatre ans, de l’inscrire dans ses pages. Aujourd’hui, Nabih Berry ne sert (plus) à rien. À part à démontrer que le scorpion n’est pas la seule espèce qui survivrait à une guerre nucléaire globale.
Les 127 autres ne sont pas mieux lotis. Parce qu’ils ne le peuvent/veulent/savent pas, seule une loi sur dix qu’ils votent est utile, féconde, efficace. Et encore. En général, la loi est tellement boiteuse, immature et amputée qu’ils auraient été bien mieux inspirés de ne pas l’entériner. Il faut dire que quand ils sont autorisés à siéger en séance plénière, c’est presque toujours une orgie d’amateurisme et d’incompétence inouïe; une orgie de mauvaise foi, de blagues potaches, d’énergie et de temps, donc d’argent de contribuables, perdus. Cette Chambre porte malheur. Affligeants, ils deviennent carrément et mortellement ridicules une fois tous les six ans : ces individualités souvent intelligentes et bourrées de bonne volonté s’anamorphosent en un ahurissant collectif de pantins dociles, de faire-valoir consentants et pathétiques, à chaque élection présidentielle. Tellement, que leurs concitoyens ont honte pour eux. Pitié d’eux.
À deux semaines pile de la fin du mandat de Michel Sleiman, il serait extrêmement bienvenu de mettre fin à leur supplice, même (ou surtout…) s’ils n’en sont pas conscients, même s’ils sont convaincus d’être chacun l’homme providentiel, le Zorro qui va permettre à ce pays de renaître de ses cendres pourtant gelées. À deux semaines pile de ce 24 mai de tous les dangers et que le Hezbollah, entre autres, attend avec une infinie impatience, il serait temps de demander à David Hale, à Patrice Paoli, à Ali Awad Assiri, à Alexander Zassypkine et à Ghadanfar Rokon Abadi de se réunir en conclave pour désigner, eux, en coordination avec leurs gouvernements respectifs naturellement, le prochain président de la République du Liban.
Parce qu’il est plus que temps que cesse cette mascarade et que soit dynamitée cette hypocrisie absolue. Parce qu’il serait insupportable que ce pays se noie dans le vide institutionnel. Parce que ce pays a cent et un défis à gérer à la minute. Parce que les choses que l’on ne peut pas changer, il est indispensable désormais de les accepter avec un minimum de sincérité et de bon sens : nous sommes un peuple atrocement incapable de la moindre autogestion. Parce que les apparences ne leurrent plus personne et que même un petit Vietnamien ou un petit Argentin de dix ans sait qu’il faut des décennies pour se sevrer de cette drogue absolue que sont la tutelle et l’occupation. Parce que, effectivement, à défaut d’avoir pu être la Suisse, nous avons somptueusement réussi à devenir la Nouvelle-Zélande du Moyen-Orient : un pays, sublime au demeurant, où les moutons sont plus nombreux que les hommes. Parce que cela fend le cœur de voir ces leaders chrétiens gigoter et s’agiter tous azimuts sans le moindre espoir d’heureuse conclusion. Et puis parce que khalas.
Que l’on ait juste la décence de fournir à MM. Hale, Paoli, Assiri, Zassypkine et Abadi le gîte et le couvert nécessaires à leur mission. Et, surtout, surtout (c’est horrible : nous l’avons amplement mérité…), que l’on ne s’occupe plus de rien.
C’est finalement ce que nous savons faire de mieux

المصدر:
L'Orient Le Jour

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