Et l’intégrité d’expression ?

«Le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) a ordonné la comparution le 13 mai de deux journalistes libanais pour outrage et obstruction à la justice».

J’appelle les journalistes libanais à comprendre et appuyer cette citation à comparaître. Un journaliste n’est pas au-dessus des lois, de l’éthique et de la morale sous le prétexte de la liberté d’expression. Si un journal et des journalistes ont divulgué de fausses ou vraies informations, classées confidentielles et susceptibles d’avoir mis en danger des vies humaines ou de compromettre une procédure judiciaire, ils doivent être rendus comptables non seulement devant le TSL, mais devant l’ordre de la presse et la justice libanaise. Que l’on cesse de faire du corps journalistique une entité éthérée, intouchable, insaisissable, comme si elle appartenait à un monde angélique, exempt de corruption et de manipulation. Nous savons très bien, depuis la naissance du verbe et de l’alphabet, ce dont la pratique journalistique a été capable parfois ; de combien de conflits, zizanies, guerres, crimes (même contre l’humanité), elle a été la cause ou l’instrument. Nous savons très bien que des journalistes, par le truchement de la désinformation et de la propagande, et tout au long de l’histoire sanglante de l’humanité, ont incité à la répression, sous toutes ses formes, morales et physiques. Nous savons très bien, et ceux qui le refoulent devraient le savoir, que la parole est à double tranchant : elle peut sauver comme elle peut tuer, au même titre qu’une arme à feu et en pire. Le micro et le crayon peuvent être des armes de destruction massive… et l’ont été.

Que ces journalistes, journaux et médias qui dénoncent la corruption au sein du TSL sachent que, selon des études statistiques, disponibles sur demande, le secteur des médias est l’un des plus corrompus. Il faut aller chercher chez les plumes intègres une information exacte, une analyse objective, un commentaire honnête, une nouvelle qui ne soit pas déformée ou maquillée, mais rapportée telle qu’elle est et non telle qu’on souhaite qu’elle soit. Il n’y a presque pas un assassinat, un scandale, un drame qui ne soit passé sous silence après avoir été soulevé par ces mêmes médias ou par la société civile. Presque pas une affaire litigieuse qui soit suivie de près et sans relâche. Pas un pot aux roses qui ait été découvert pour avoir échappé au pot-de-vin. À part quelques courageuses « fausses notes », tous ces violons finissent par s’accorder sous le signe entendu de leur chef d’orchestre, par émettre la même symphonie ou aphonie, selon l’accord tacite entre belligérants et fromagistes qui se couvrent mutuellement dans un esprit pervers de donnant-donnant : tais-toi sur ma corruption, je me tairai sur la tienne ; fais retomber tes plumes, je ferai retomber les miennes.

Que les journalistes et reporters se solidarisent politiquement pour le salut de cette république devenue l’ombre d’elle-même, au lieu de s’étriper sur les ondes et sur le papier, alignés en fonction de leurs partis politiques et patrons communautaires, et volontairement soumis à la ligne éditoriale partisane des médias « possédés », qui les emploient et les utilisent à des fins de propagande idéologique et antinationale.

Et que ces organisations de défense des droits de la presse se portent aussi à la défense de ses innombrables victimes ; que ces parties prenantes si promptes à défendre la sacro-sainte liberté d’expression se penchent un peu sur cet aspect négligé, relégué aux oubliettes : l’intégrité d’expression. Qu’est-elle devenue ? Où est-elle de nos jours ? Si jamais elle fut un jour.

المصدر:
L'Orient Le Jour

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