Lettre ouverte à cheikh Saad Hariri

Permettez-moi de ne pas m’adresser à vous d’une manière protocolaire, étant donné que nous nous « connaissons », de loin en loin, grâce au poème que j’ai dédié à votre illustre père, lequel m’a valu de votre part une lettre de reconnaissance que je conserve précieusement et que j’ai reproduite dans mon recueil Pénombre plus à la page 14. Cette lettre, dont je me permettrai de révéler un extrait, rappelle les mérites de cet homme – votre père – « dont le passage sur cette terre a marqué l’histoire et secoué des générations d’hommes et de femmes pour qui le Liban est ce pays dont nous rêvons : indépendant, souverain, porte de l’Orient vers l’Occident, un pays exemple de la convivialité entre les communautés ».

Étant moi-même de ceux qui ont été secoués par le passage de cet homme sur cette terre et par ce passage dans votre lettre, je viens par la présente, engagé que je suis pour la souveraineté de mon pays, vous faire part de ma déception pour le seul fait d’avoir examiné la candidature du général Michel Aoun, sous l’angle consensuel ou pas, durant votre entretien avec le Dr Samir Geagea à Paris. N’étant pas dans le secret des dieux et ne voulant pas l’être, encore à l’aise dans ma simplicité humaine, pour connaître les circonstances, les raisons, les intentions, les démarches méthodologiques qui ont entouré l’objet de vos délibérations, je partirai uniquement du principe que le CV du candidat et son historique devaient à eux seuls le rendre inéligible d’office, n’ayant pas les qualifications requises, du moins jusqu’à présent, qui lui permettent de sortir le pays du marasme dans lequel il a lui-même contribué à l’y enfoncer… et activement. Cette déception est d’autant plus grande qu’elle est venue confirmer les rumeurs, jamais démenties par vous d’ailleurs, selon lesquelles un arrangement à l’amiable s’était concocté sur base d’un donnant-donnant : présidence de la République pour lui, présidence du Conseil pour vous avec garantie d’un retour sécuritaire au bercail.

Je conviens avec vous, cheikh Saad, qu’un homme politique devrait transcender les considérations personnelles, envisager objectivement le bien de sa patrie et de son peuple et ne pas être mû par les rancunes ou les blessures intimes, aussi graves et profondes soient-elles, que la charge publique et l’immense responsabilité qui en découle obligent la neutralisation des émotions et l’étouffement de la peine, du moins en façade, et ce, pour le salut de la nation. J’en conviens. Je suppose que c’est dans ce même esprit que s’inscrivent des initiatives de votre part, perçues par vos partisans comme des compromissions et, par vos adversaires, comme des faiblesses, telles que votre visite à Damas à titre de Premier ministre et votre acceptation récente de partager le gouvernement avec le Hezbollah, et ce, au moment de l’ouverture du procès à La Haye qui met en accusation des membres de ce parti pour le meurtre de votre père, de ses compagnons et d’innocents citoyens.

Mais faut-il vous rappeler, cheikh Saad, que votre blessure est aussi la nôtre ? Que vous partagez cette plaie avec plus de la moitié de la population libanaise ? Que cette plaie collective continue de saigner jusqu’à ce jour, que loin de se refermer, depuis le 14 février 2005, elle s’est élargie et approfondie, d’assassinat en assassinat, jusqu’au dernier en date qui a visé votre conseiller Mohammad Chatah à qui vous avez assuré, lors de ses funérailles, par la bouche de M. Siniora, que « l’avant-assassinat ne sera pas comme l’après-assassinat » ? Faut-il vous rappeler les nombreuses autres blessures infligées au corps et à l’âme du 14 Mars ? Celle, immense, du 7 mai 2008, qui a fait dire à celui dont vous examinez objectivement la candidature que « les choses se sont maintenant engagées dans la bonne voie » ? Faut-il vous rappeler les offenses verbales de ce candidat à la mémoire de votre père, notre Premier ministre, mon Grand Premier ? (titre de mon poème). Faut-il vous rappeler son indéfectible alliance avec le parti qui protège les suspects dans l’assassinat qui a déclenché la révolution du Cèdre ? Laquelle a été sérieusement entamée par la trahison de ce candidat ? Pour le motif d’accéder à cette même présidence ?

Non, je suis certain que vous êtes loin de l’oublier, mais qu’il vous arrive plutôt d’oublier que votre blessure ne vous appartient pas, qu’elle est aussi nôtre et

qu’il ne vous est donc pas loisible d’en disposer, de l’étouffer ou de la dépasser, ou même de la guérir. Votre blessure privée est également publique.

Mais il faut vous comprendre : peut-être est-ce votre absence prolongée loin de votre peuple éreinté, de votre terre meurtrie, qui vous fait perdre de vue l’ampleur de cette plaie, sa dimension nationale. Peut-être est-il temps pour vous de vous souvenir d’un « lointain » 14 février 2011 commémoratif où, du haut de votre tribune au BIEL et du fond de votre amertume d’avoir été injustement évincé du pouvoir sous le coup des « chemises noires », vous aviez avoué vos égarements, renouvelé votre « attachement à la protection de la vie privée et publique au Liban face à la prééminence des armes » et, surtout, annoncé votre « retour aux racines ». Peut-être est-il temps pour vous de joindre l’acte courageux à la belle parole.

المصدر:
L'Orient Le Jour

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