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Un général face au dilemme infernal

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Depuis l’ingérence du Hezbollah aux côtés du régime baathiste en Syrie contre les rebelles, l’armée libanaise est en butte aux critiques de la faction sunnite libanaise, qui accuse la troupe de « deux poids et deux mesures » : aux yeux des Sunnites libanais, l’armée ferait preuve de complaisance envers le Hezbollah, qui bénéficie d’un laissez-passer (toutes armes dehors) aux frontières libano-syriennes, tandis que les pro-rebelles sont assidûment traqués et matraqués. Mais voici que, contre toute attente, l’armée est désormais également la cible d’attaques médiatiques provenant d’organes de presse proches du Hezbollah.

À titre d’exemple, le journal de gauche Al-Safir, dans un article à la une du 22 août 2014, a réclamé une commission d’enquête militaire sur le « cas Ersal » [ndlr : agglomération du Liban, frontalière avec la Syrie, où ont eu lieu des combats entre l’armée libanaise et des groupes djihadistes en provenance de Syrie], accusant la troupe de défaillances et de complaisance.

Parmi les reproches adressés par le journal à l’endroit de l’institution militaire, le plus insolent porte sur la question de savoir pourquoi une voie de passage à travers la frontière est demeurée praticable à Ersal, alors que l’armada du Hezbollah traverse cette même frontière en grande pompe, en plusieurs points de passage, sans être dérangée, ni interrogée.

Les raisons de cette campagne de questionnement et de dénigrement du camp jusque-là favorable pouvant être multiples et complexes, nous emprunterons le filon le plus visible en rapport à la performance moyenne et à l’attitude jugée « tiède » de l’armée durant la bataille de la première semaine d’août à Ersal qui s’est conclue par une sorte de match nul, les éléments armés s’étant retirés (avec leur butin d’otages) et l’armée ayant récupéré ses positions, renforcé son étau aux abords de la localité et fait échec au complot visant à terroriser les localités avoisinantes, surtout chiites, et peut-être plus lointaines grâce aux cellules djihadistes dormantes.

En deçà des considérations technico-militaires relatives à la performance de la troupe sur le terrain, se tapit une frustration d’ordre politique. C’est que le parti dit de Dieu ne pardonne pas à l’armée nationale de ne pas s’être fait totalement manipuler et de ne pas être tombée entièrement dans son piège, mais juste partiellement, par l’arrestation de l’islamiste Imad Jomaa, laquelle a mis le feu aux poudres, et ce suite à un renseignement au timing pour le moins douteux, au moment où le Hezbollah était déterminé à extraire, une fois pour toutes, l’épine « ersalienne » de son flanc oriental, et ainsi sécuriser toute la bande frontalière avec la Syrie.

En effet, Ersal constitue toujours une brèche par laquelle transitent combattants et armements hostiles au Hezbollah et au régime d’al-Assad. Ne pouvant s’engager dans une confrontation directe avec les habitants de Ersal, laquelle aurait pris une tournure crûment confessionnelle, le parti chiite a préféré venir à bout de cet irréductible village par procuration, d’une manière légitime, en utilisant l’armée nationale… qui n’a pas exécuté à la lettre le complot qu’on lui avait tracé, cette fois-ci, et ce contrairement à la bataille de Abra, au Liban-Sud, en juin 2013, où le Hezbollah a pu se débarrasser, par le truchement de l’armée, de son ennemi juré, le cheikh salafiste Ahmad al-Assir, suite à un autre piège tendu à un barrage.

À Ersal, l’armée a forcément (mais fermement) composé avec la délicate situation, plutôt que de verser dans des excès aux conséquences prévisibles. D’où, les détractions médiatiques pro-Hezbollah contre l’institution militaire, partant son commandant en chef qui, excédé, a rétorqué : « Est-ce que certains de mes critiques auraient préféré que je détruise Ersal et que je tue des civils, des citoyens libanais et des réfugiés syriens ? ».

Oui, pour colmater la brèche, et exécuter les desseins du Hezbollah et de son allié baathiste, c’était peut-être le prix terrible que le général Jean Kahwaji n’a pas voulu payer et qui lui aura valu de tomber en disgrâce, à leurs yeux, mais de monter en estime aux yeux de l’opinion publique.

Même si, selon les observateurs, ses chances d’accéder à la magistrature suprême, la présidence de la république, se trouveraient compromises, l’affaire Ersal lui ayant ôté son statut de (fausse) figure «consensuelle», il n’en demeure pas moins que cet officier a su faire preuve de mesure et d’un sens des responsabilités à un moment très critique, a évité d’entraîner le pays dans une réaction en chaîne confessionnelle en épargnant les civils et les réfugiés de Ersal et a rétabli, par sa clairvoyance, l’équilibre et l’équidistance qui manquaient à l’institution militaire qui jusque-là penchait dangereusement vers un côté qui s’est révélé peu fréquentable.

Du moment que le commandant en chef de l’armée libanaise se retrouve aujourd’hui dans le tir croisé des antagonismes politiques, confessionnels, idéologiques, communautaires, etc. ; du moment que les médias des deux bords ne l’épargnent pas, du moment qu’il est, avec l’institution qu’il commande, ballotté par les deux bêtes féroces radicales qui s’entredévorent ; du moment qu’il ne donne satisfaction à personne ; du moment qu’il se voit, jusqu’à nouvel ordre et pour des raisons suspectes, toujours privé de l’aide militaire saoudo-française susceptible de renforcer les capacités de l’armée sur le double front interne et externe, et de l’aider à conjurer les démons qui la guettent de toutes parts ; du moment qu’il parvient, contre vents et marées, et face au loup djihadiste à deux têtes, sunnite et chiite, à ménager la chèvre et le chou…

Il vient par là même s’affirmer comme étant réellement libanais, indépendant, impartial et consensuel.

المصدر:
Le Courrier du Maghreb de L'Orient

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