Rifi à “L’OLJ”: Le 14 Mars est comme les sœurs de Besançon? Eh bien, les sœurs de Besançon auront le dessus

 

C’est avec un regard optimiste que le ministre de la Justice, Achraf Rifi, envisage 2015, mais aussi avec beaucoup de lucidité. Mais, paradoxe à part, c’est par sa modération – enrobée, il est vrai, d’une poigne sans pareille – que ce faucon du 14 Mars au sein du cabinet Salam se distingue dans un entretien à bâtons rompus avec « L’Orient-Le Jour ». Avec, à la clef, un message d’ouverture et de non-violence, pour préserver le modèle libanais de vivre-ensemble.

  

Êtes-vous personnellement convaincu de l’argument selon lequel la tension est telle qu’il est nécessaire de dialoguer avec le Hezbollah ? N’est-il pas vrai qu’une partie en profite plus que l’autre ?
Tout dépend dans quelle perspective l’on décide de voir ce dialogue : réaliste ou de principe. Sur le plan réaliste, celui de l’intérêt national, les deux parties ont intérêt à dialoguer. Si le Hezbollah est en train de manœuvrer, il a intérêt à faire passer cette période avec le moins de tension possible. Si le courant du Futur considère que l’étape actuelle est transitoire, et qu’il serait bon de la traverser avec le moins de tension possible, il a également intérêt au dialogue. Combien faut-il miser sur ce dialogue ? Certes, les expériences passées ne sont pas très encourageantes. Exemple : la déclaration de Baabda. Toutes les forces avaient donné leur accord préalable et en avaient informé le président de la République. Soudain, l’une des parties, qui avait elle aussi donné son accord et assisté à toutes les séances, a surpris tout le monde en se rétractant. Auparavant, il en avait été de même sur le tribunal international lors des séances de dialogue national de 2006. Un accord s’était dégagé de ces séances, avant que ces mêmes parties se désengagent ultérieurement. Aujourd’hui, les Libanais sont fatigués et la région est un volcan en éruption. Nous avons donc un intérêt commun à faire baisser la tension, qui est effroyable, de sorte à traverser cette étape avec le moins de dommages possibles. Mais si nous avons intérêt à dialoguer pour venir à bout de la tension, nous ne devons pas oublier nos constantes, celles du 14 Mars, qui se résument dans le projet de l’édification de l’État. S’il faut figer ses revendications un moment, qu’il en soit ainsi, mais sans pour autant les oublier. L’on peut ainsi profiter des avantages du dialogue sans abandonner ses propres constantes. Nous ne sommes pas en train d’ériger un mini-État face aux mini-États : ce serait la voie la plus sûre pour détruire le pays. Nous sommes attachés à l’État et nos constantes nationales, et nous verrons ensuite comment faire pour rappeler au mini-État nos revendications fondamentales : Tribunal spécial pour le Liban, rejet de la présence du Hezbollah en Syrie et de son arsenal illégal, etc.

Existe-t-il une crainte au niveau sunnite que le dialogue ait des répercussions négatives sur le courant du Futur ?
Il ne fait pas de doute que la rue sunnite n’est pas très convaincue aujourd’hui de l’ordre du jour de ce dialogue. Elle ne pense pas qu’il va permettre le retour direct à l’État. Les expériences précédentes avec le camp adverse ne sont pas encourageantes, dans la mesure où il y a cette impression que le Hezbollah cherche simplement à gagner du temps. Mais cela est nécessaire, ne serait-ce que pour décrisper un peu l’ensemble de l’appareil politique, économique et social du pays. Le public sunnite part du principe de ce hadith du Prophète selon lequel « en cas de jugement juste, l’exégète a un double mérite, et en cas de jugement erroné, cela lui vaudra quand même un mérite ». L’on peut comparer cela à la décision de la participation au gouvernement actuel. Lorsque Saad Hariri avait proposé, à l’époque, l’idée d’un gouvernement de coalition, le public n’était pas très convaincu. En fin de compte, il s’est aperçu que cela avait permis à deux parties en confrontation de s’asseoir à la même table dans le cadre d’un cabinet qui a permis de baisser la tension entre sunnites et chiites, alors que cette dernière était à son paroxysme dans les derniers jours du cabinet Mikati. Si le dialogue arrive à en faire de même, ne serait-ce qu’un peu, ce sera positif.

Gandhi n’a pas choisi les armes

La tension au sein de la rue sunnite est-elle si forte que le courant du Futur a besoin de dialoguer avec le Hezbollah ?
La tension existe. Elle a un peu baissé, même elle continue d’exister. Une communauté était en crise et se sentait opprimée ; c’est comme si certaines institutions et certains postes étaient désormais au service du Hezbollah… sans compter l’attaque ciblée contre le projet national, défendu par le 14 Mars et par les sunnites, depuis l’assassinat de Rafic Hariri et de tous les symboles du 14 Mars incarnant ce projet, jusqu’à la chute du cabinet Hariri et la tentative de mainmise sur l’ensemble du pays. Mais, finalement, personne ne peut contrôler ce pays à part l’État. Certaines forces politiques détenant des armes illégales peuvent tenter d’établir leur hégémonie sur le pays, mais elles ne pourront jamais le contrôler durablement. De plus, notre environnement a implosé. Certains ont malheureusement été tentés de parier sur le diable. C’est pourquoi il faut privilégier le dialogue et la rationalité. La grande majorité des sunnites ne veulent pas porter les armes. Certains ont demandé à le faire, mais nous avons une décision centrale au sein du parti, depuis l’époque de Rafic Hariri, totalement hostile aux armes. Le 7 mai 2008 est un exemple. Pourtant, la rue était en ébullition et nous disait qu’elle ne pouvait pas se battre avec des mots contre les armes du Hezbollah. Mais une telle décision, à laquelle nous nous opposions, aurait détruit le pays. Rafic Hariri ne voulait pas créer une milice, mais reconstruire le pays. Du reste, distribuer des armes n’aurait pas créé un équilibre de la terreur avec le Hezbollah. Il convient d’analyser les raisons qui ont permis à ce parti de renforcer ses capacités militaires : il avait deux pays derrière lui, l’Iran et la Syrie, et il bénéficiait de la part de Téhéran d’un budget plus grand que celui de l’État libanais, du 14 Mars et du courant du Futur. Par ailleurs, dans l’esprit du 14 Mars, il serait inconcevable de faire face à une milice par une autre. Gandhi n’a pas fait face aux Britanniques par les armes. Même sur le plan religieux, l’imam Hussein est entré dans l’histoire comme un martyr parce qu’il a refusé de prendre les armes. Certains disent que le 14 Mars est comme les sœurs de Besançon ? Qu’il en soit ainsi ! Les sœurs de Besançon auront le dessus sur ceux qui portent des armes. Ce sera plus long et plus laborieux, mais telle est notre stratégie. Et plus de 70 % de la rue partage cette vision. Ce n’est qu’une minorité qui appelle aux armes. Mais si nous la ménageons, c’est la fin du pays ; et la première victime sera la diversité…

Ne pensez-vous pas que la raison de ce calme précaire reste d’abord la volonté du Hezbollah de ne pas ouvrir de nouveau front au Liban ?
C’est l’une des raisons, mais pas la seule. Il existe une décision régionale et internationale de sanctuariser le Liban, et nous en profitons. Le Hezbollah n’a pas intérêt, tant qu’il est embourbé en Syrie, de créer des problèmes là où se trouvent ses bases, d’autant qu’il a déjà été pris pour cible, dans les attentats qui ont eu lieu dans la banlieue sud et contre l’ambassade iranienne. Nous avons intérêt à instaurer le calme, là où nous le pouvons, avant que la région n’aille vers un accord… ou une explosion. C’est donc le dialogue de la nécessité. Mais je n’ai pas peur d’une détérioration de la situation sécuritaire, qui reste relativement acceptable comparée au reste de la région. Nous payons le prix de l’exode massif des réfugiés syriens et des combats à nos frontières. Mais tout cela reste sous contrôle.

Les extrémistes ? Une minorité

Certains estiment que le Hezbollah a tout à gagner du dialogue, qui l’aide à légitimer sa présence en Syrie…
Non. Saad Hariri était clair, et nous le sommes aussi. Les points principaux de conflit, à savoir le TSL, la présence du Hezbollah en Syrie ou les armes illégales de ce parti et la neutralité du Liban proclamée par la déclaration de Baabda, subsistent. Nous n’allons pas accorder de légitimité au Hezbollah à travers ce dialogue. Nos constantes ne changent pas, et nous ne les abandonnerons pas. Nous avons décidé de cesser les attaques médiatiques, mais pas au point de changer de constantes. Nous n’allons pas mettre en danger notre stratégie pour des considérations tactiques.

Les éléments armés qui ont émergé à Tripoli sont-ils le fruit d’une fabrication de services de renseignements ou l’expression d’une réalité sur le terrain ?
Plusieurs interférences expliquent ces phénomènes. Le Hezbollah a tenté de créer les brigades de la résistance et de les implanter en milieu sunnite, mais sans conséquences. C’est un pari sur des mercenaires. L’on ne peut pas construire de projets à partir de cela : dès que les mercenaires se sentent en danger, ils abandonnent tout. Nous avons plusieurs fois dit au Hezbollah qu’en misant sur des mercenaires, il pariait sur du vent. Par ailleurs, la tension a poussé certains à aller vers l’extrémisme, mais ces derniers sont une minorité en milieu sunnite, qui est en faveur du projet de l’État.

La montée de l’extrémisme sunnite a-t-elle servi le Hezbollah, qui affirme aujourd’hui qu’il n’y a qu’un seul ennemi public au Liban, nommément Daech ?
Oui. Mais nous sommes tous pour la défense du pays face à n’importe quel danger, fût-il israélien ou venant de Daech. Sans oublier, cependant, que c’est le Hezbollah, en tant que projet iranien, qui a contribué à mettre en place ce climat. Il constitue également un danger pour l’unité et la diversité du pays.

Qu’en est-il des militaires otages et de la situation à Ersal ?
Nous avons pris la décision, entre ministres, de ne plus en parler. Ce dossier ne peut être couronné de succès que si nous restons silencieux. Personnellement, je suis pour la négociation et les échanges. La liberté et la vie des militaires sont plus importantes que tout autre prix à payer, y compris la libération de certains prisonniers. Concernant Ersal, il faut rappeler que c’est le régime syrien qui a fait de sorte que les frontières soient poreuses. Certains ont tenté de mettre l’armée libanaise face à la communauté sunnite. Sans résultat, parce que nous sommes en faveur de l’État. C’est là une décision stratégique, et nous l’avons prouvé, de Saïda à Tripoli.

Quelles perspectives pour le conflit syrien ?
Les horizons ne sont pas bouchés. Il existe plusieurs dynamiques, mais je ne pense pas que l’aboutissement sera rapide. Il est évident que la militarisation a porté un tort sérieux à la révolution, l’a affaiblie et l’a entraînée sur une autre voie. Mais, en fin de compte, la révolution du peuple finira par reprendre le dessus. La Révolution française a mis des années avant de porter ses fruits. C’est vrai qu’il y a une accélération de l’histoire, mais je pense qu’au bout d’une période de transition de quelques années, le peuple syrien pourra édifier un État en partie comme il le souhaiterait, un État pourra se développer progressivement. Ce n’est pas au lendemain immédiat de la chute d’un régime totalitaire qu’il est possible de mettre en place un régime libéral ou démocratique. Même dans les pays où la révolution a réussi, les périodes de transition s’avèrent nécessaires : c’est le cas en Égypte ou en Tunisie, par exemple. Comme le peuple libanais, le peuple syrien aspire à la démocratie et au libéralisme, mais il a besoin de temps : cela fait quarante ans qu’il est privé de politique. La révolution syrienne reprendra son cours démocratique et libéral, j’en suis certain.

Et le Liban ?
Nous sommes sur la bonne voie. Certains tentent d’entraver la justice et le retour de l’État. Mais ils ne peuvent pas arrêter la marche de l’histoire. Si les leaders ont pu s’écarter des valeurs du 14 Mars, les citoyens ne le feront pas, et ils restent la garantie essentielle du maintien des valeurs du printemps de Beyrouth. Preuve en est, les résultats des élections syndicales ou estudiantines. Le directoire est ébranlé, éparpillé, mais les gens, et surtout les jeunes, savent ce qu’ils veulent.

Un message aux Libanais en général, et aux chrétiens en particulier ?
Il n’y a pas de quoi avoir peur. Sur le plan sécuritaire, la situation n’est pas effrayante. Du reste, les musulmans sont attachés à la présence chrétienne. C’est notre interaction unique qui fait de ce pays un message. Le Liban n’est une valeur ajoutée pour le monde que grâce à l’interaction entre ses communautés religieuses, au vivre-ensemble. C’est pourquoi je n’ai pas peur pour son existence. Et les chrétiens peuvent jouer un rôle plus important encore au niveau de la tension interislamique actuelle ; ils ne l’ont pas suffisamment fait, alors qu’ils en ont largement les capacités.

Aoun a le droit de rêver…

Interrogé sur le sentiment de frustration chez les Libanais en général et les chrétiens en particulier face à l’impossibilité à élire un nouveau président, Achraf Rifi doute qu’il y ait un changement à ce sujet dans les premiers mois de 2015.

Tout le monde assume-t-il la même responsabilité dans ce blocage ?

Quoique incapable de porter à la présidence son candidat, tout le 14 Mars œuvrait en faveur de l’élection et participait aux séances. Mais il fallait, comme le disait le patriarche, que l’élection ait lieu à la Chambre, sans accord préalable, comme c’est le cas pour le pape ou le patriarche, par exemple. La réunion en conclave est, dès lors, animée de sa propre dynamique, et tout devient alors possible. Chaque personne qui n’a pas assisté à la séance a porté atteinte à la nation et à l’intérêt national, au partenariat et à la convivialité. Nous avons également mis en péril notre parapluie sécuritaire, dont le président est la garantie par excellence. Un pays n’est pas protégé par des militaires et par les agents de la sécurité, mais par ses responsables politiques. C’est donc un crime qui a été commis contre le Liban.

Quel est l’objectif de ce blocage, selon-vous ?

Il a été question d’une Assemblée constituante. Je pense que cela est devenu aujourd’hui quasi impossible. Nul ne peut plus imposer aux Libanais ses options par la force des armes. Et nous n’irons pas vers un Doha II, quel qu’en soit le prix à payer. À mon avis, certains sont en train d’utiliser le blocage présidentiel comme une carte régionale pour leurs propres intérêts, dans le cadre de leurs pourparlers avec l’Occident. D’ailleurs, le seul fait de persister à appuyer la candidature du général Michel Aoun répond à une volonté de blocage. Les chances de Aoun à Doha étaient plus importantes. Puis, l’Iran, suivant son intérêt, avait lâché Aoun et décidé d’appuyer Michel Sleiman…
Pourtant il y avait une tendance en faveur du général Aoun au sein du courant du Futur, à un moment…
Personnellement, le général Aoun n’est pas mon candidat. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il sera président. Certes, j’adopterai au final la position de mon camp politique, mais je ne le vois pas comme un candidat acceptable. Je ne pense pas que si le Hezbollah a réellement le choix, il optera pour Aoun… Quant au dialogue avec Aoun, il a servi au plan national, tactique. Mais notre allié politique stratégique reste les Forces libanaises et les chrétiens du 14 Mars. Il serait inconcevable d’opter, à l’échelle nationale, en faveur du choix, tactique, de son adversaire ! Le général Aoun a le droit de rêver à la présidence, mais s’il veut bien m’écouter rationnellement et calmement, c’est le Hezbollah qui n’acceptera jamais qu’il arrive à bon port. Le Hezb n’a jamais oublié la 1559, dont Aoun réclamait la paternité…

Mon projet de réforme ? L’abolition des tribunaux d’exception…

À L’Orient-Le Jour, le ministre de la Justice ne cache pas son enthousiasme concernant son projet de réforme : l’abolition des tribunaux d’exception.

Combien êtes-vous sérieux concernant votre projet d’abolition des tribunaux d’exception ?
Très sérieux, parce que j’estime qu’il s’agit là d’une mesure réformatrice. J’apprécie à leur juste valeur les juges qui siègent au tribunal militaire. Mais je prépare un projet d’amendement de la loi sur ce tribunal, de sorte qu’aucun civil ne soit plus jugé devant lui. Les tribunaux d’exception ont été abrogés dans tous les pays du monde. Il n’y en a plus en Algérie ou au Maroc, par exemple, et il est inadmissible que le Liban soit à la traîne à ce niveau ! Le tribunal militaire doit uniquement juger les militaires dans les questions qui relèvent de l’ordre militaire. De même, j’apprécie les juges qui siègent à la Cour de justice, mais il n’y a plus de tribunaux dans le monde qui ne permettent pas de recours. C’est désormais aux tribunaux civils de prendre en charge tous ces dossiers, et d’une manière qui soit susceptible de recours.

Cette proposition a-t-elle été bien reçue ?
Oui, sauf dans les milieux proches du régime syrien, c’est-à-dire les résidus du système sécuritaire. Mais cette mentalité ne peut plus perdurer et ne peut pas gouverner le pays. Même Cuba est en train de s’ouvrir sur le monde ! On ne peut plus s’aligner sur l’Iran, le Venezuela, la Syrie ou la Corée du Nord ! Il faut aller dans le sens de tout ce qui peut garantir la dignité de l’homme et l’État de droit. Évidemment, je n’affirme pas vouloir donner substance à une utopie du jour au lendemain, mais c’est un long processus qu’il faut initier. C’est pourquoi nous œuvrons actuellement sur un projet de loi à partir des propositions qui ont déjà été faites à ce niveau.

Dix ans après le procès politique de l’église Notre-Dame de la Délivrance, en a-t-on enfin fini avec la justice politique ?
Pas complètement. Oui, dans une très large mesure, au niveau de la justice civile. Mais pas au niveau de la justice militaire. C’est pourquoi nous devons en finir avec cette forme de justice qui était au service du gouvernant. La justice doit être exclusivement au service de l’homme et du droit.

Du « Fateh Bachar el-Assad » à Daech-Frankenstein…

Pour Achraf Rifi, il ne fait aucun doute que Daech est la création des services de renseignements, comme il l’explique à travers une comparaison avec le Fateh el-Islam.

Quelle est votre constat concernant Daech ?
Ce genre de créations ne provient pas du néant. Il découle de certains phénomènes sociaux, mais a aussi besoin de l’aide d’un jeu complexe des services de renseignements. C’est le régime syrien qui a poussé la révolution à la violence. Durant plusieurs mois, à son tout début, les manifestations étaient restées pacifiques et civiles. Or cela constituait un danger pour le régime, dans la mesure où le caractère pacifique assurait une empathie avec la révolution, en dépit des victimes. Puis, la violence est montée graduellement, induite par le régime, qui voulait faire passer les révolutionnaires pour des terroristes aux yeux du monde. Le régime syrien profite aujourd’hui de Daech autant que le Hezbollah, puisqu’il lance des appels à l’unité face au grand terrorisme représenté par cette organisation. Daech est certes un terrorisme inqualifiable, mais ce n’est pas pour autant que j’accepterai le projet iranien, qui a lui aussi contribué à plonger le Liban dans ce climat de tension.

Le régime syrien a-t-il une responsabilité directe dans la formation de l’organisation ?
Par-delà le climat sectaire qui prévaut en Syrie et en Irak, Daech est donc une fabrication de services de renseignements. Comment Daech a-t-elle commencé ses missions militaires au bout de deux ans seulement, en dépit du bon sens militaire et sécuritaire ? Cela relève de l’impossible ! Nous savons que les premiers groupes de terroristes ont été libérés des prisons syriennes de Bachar el-Assad et irakiennes de Nouri al-Maliki, de mèche avec le régime syrien. Mais les molosses créés par les régimes totalitaires finissent toujours par se retourner contre eux, toutes les expériences le prouvent, un peu comme le monstre de Frankenstein finit par annihiler son propre créateur. Souvenons-nous du Fateh el-Islam, que j’avais découvert en compagnie de Wissam el-Hassan. C’était là une création habile des services de renseignements, qui voulaient tenter de créer un lien ayant à la fois une dimension palestinienne et islamiste. Or les trois piliers de ces mouvements, Chaker el-Absi, Abou Madyan et Abou Yazad, se trouvaient en prison en Syrie, où ils avaient été condamnés à 12 ans de réclusion. Ils ont été libérés quatre ou cinq ans avant la fin de leur peine, ce qui n’arrive presque jamais dans un régime tyrannique ou totalitaire comme la Syrie. Ils ont reçu un entraînement avant d’être envoyés en Irak pour des missions bien déterminées. Ils ont ensuite reçu un deuxième entraînement en Syrie avant d’être envoyés au Liban. Nous avions des preuves convaincantes concernant leur mission lorsque Wissam el-Hassan et moi avons pris la décision de faire face à ce groupe, que j’avais qualifié à l’époque de « Fateh Bachar el-Assad ». Ce groupe était moins complexe que Daech, mais il était, néanmoins, une création des services de renseignements. Or nous avons effectivement plein de points d’interrogation concernant les conditions d’émergence de Daech. Tout tend à montrer que c’est là l’œuvre des services de renseignements.

Daech n’est-elle pas malheureusement devenue le bras vengeur des sunnites ?
À première vue. Mais les sages au sein de la communauté sunnite refusent cela. Cela reviendrait à tuer des cellules malades avec du poison : en définitive, le corps tout entier finit par y passer. Nous devons être contre cette option, qui satisfait ceux qui réagissent instinctivement au sein de la communauté, mais que les sages rejettent en bloc.

المصدر:
L'Orient Le Jour

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