LETTRE OUVERTE AU MINISTRE AKRAM CHEHAYEB

Excellence,

Nous avons eu le regret d’apprendre que votre plan de sortie de crise est lui-même en crise, après y avoir fondé des espoirs comme un plan de pis-aller, étant donné les enjeux.Il paraît que les raisons de la crise ne sont pas purement techniques, et que la politique, comme il fallait s’y attendre, comme de coutume, s’y est mêlée pour y mettre de sa puanteur. Mais en fait, il ne s’agit pas de politique. Pourquoi vicier ce mot ? Il s’agit plutôt de cupidité personnelle de politiciens insatiables, avides de pouvoir, sans scrupules, qui, pour obtenir satisfaction, n’hésitent pas, une fois de plus, à prendre en otage le pays et les citoyens, à faire de la crise des déchets matière à chantage ou marchandage, dussent-ils noyer la nation dans les déchets et s’y noyer avec, comme Samson qui a détruit le temple sur la tête de ses ennemis et la sienne. Sauf que Samson l’a fait pour une bonne cause. Ces politiciens, ou ce politicien revanchard, se fait appuyer et exploiter volontiers par des alliés qui, pour servir leur propre agenda et celui de leurs maîtres et commanditaires extérieurs, participent à cet « enlèvement » et s’en font les complices. Ils se partagent la rançon. C’est paraît-il « eux », à sa demande à « lui », qui vous mettent des bâtons dans les roues et vous empêchent de trouver les sites à décharge etde les aménager pour en faire des décharges sanitaires. C’est « eux » qui vous donnent et nous donnent de faux espoirs, qui vous font et nous font lanterner, qui soumettent une liste de sites pour prétexter ensuite des raisons « géologiques ». La géologie est devenue le paravent d’autres disciplines…ou indisciplines.C’est « eux » et les « autres » qui incitent certains habitants des régions à manifester et bloquer l’aménagement de nouvelles décharges. Car nous savons bien, par expérience, et vous le savez mieux que nous, que c’est l’esprit communautaire, hélas, doublé de l’esprit clientéliste, qui prévaut sur l’esprit national dans cet infortuné pays. « Pas dans ma cour », est leur véritable slogan inavoué… qui devrait plutôt être « Pas dans ma basse-cour ».

Je comprends d’autant plus votre découragement et votre déception que vous êtes assiégé de toute part, même par la société civile, ou une « certaine » société civile, celle-là même qui avait pourtant délégué les représentants du mouvement écologique pour discuter longuement de votre plan, discussions qui avaient abouti à un consensus, des points de convergence et une feuille de route transitoire, en attendant la mise en place des mécanismes, des infrastructures et la formation des capacités des municipalités pour l’application du plan durable. Nous avons bien lu le procès-verbal publié par « l’Association Libanaise pour la Transparence » (LTA) qui participe aux réunions dans un but de surveillance, sur votre aimable invitation, par souci de transparence justement. Nous sommes aussi déconcertés que vous d’apprendre que le mouvement civil, qui était pourtant représenté durant les discussions sur votre plan de sauvetage, et qui avait donc approuvé certains points dudit plan, et notamment le principe de recours aux décharges sanitaires, se ravise pour rejeter votre plan et imposer le sien, utopique à maints égards, car son application requiert au préalable l’installation des infrastructures, l’aménagement des centres de tri et de recyclage, le recrutement et la formation de la main-d’œuvre et, surtout, une campagne d’éducation à grande échelle pour le tri à la source, outre le fait que toutes les municipalités n’ont pas les effectifs, les moyens et le savoir-faire pour s’atteler dans l’immédiat à cette tâche. De plus, des travaux d’Hercule sont nécessaires pour nettoyer les écuries d’Augias dans certaines d’entre elles, qui puent aussi.

Oui, nous sommes aussi décontenancés que vous, monsieur le ministre. Nous le sommes d’autant plus que nous voyons ces « collectifs » perdre la boussole, après avoir perdu leurs nerfs et usé les nôtres sur les places Riad Solh et des Martyrs. Ils sont maintenant une poignée à manifester devant le Tribunal militaire pour réclamer la libération des leurs, y compris les fauteurs  de troubles, y compris les lanceurs de pierres, de cocktails Molotov, y compris les casseurs… Auront-ils le courage de pointer du doigt les véritables responsables du gel du dossier des déchets ? De les nommer ? Je doute, puisque leur slogan est « Tous c’est-à-dire tous ». Ils se doivent d’être à égale distance des innocents et des coupables et mettre dans le même panier les pommes saines et pourries. Ne pouvant « se mouiller », ils préfèrent noyer le poisson dans ce « tous » indistinct. Il faut les comprendre. Mais ce que j’ai de la peine à comprendre, en tant que citoyen faisant partie de cette « société civile » – dont la définition et les contours sont flous – est que ces collectifs décident et parlent en mon nom et au nom de bon nombre de mes concitoyens sans nous consulter, sans demander notre avis, sans nous « sonder ».

Mais je vous prie de ne pas vous décourager, monsieur le ministre, de vous retenir de jeter l’éponge,de l’utiliser plutôt pour la passer sur la table où dégouline le lixiviat de certains négociateurs, en espérant qu’il soit traitable.

Je sais que ça pue de partout, au point où vous seriez tenté de porter un masque médical durant vos réunions et vos pourparlers, mais de grâce, tenez bon ! Pensez à cette Embarcation ballottée par les vagues de déchets, prise dans le tourbillon des intempéries politiciennes, dont les migrants dans leur propre pays comptent sur vous et sur tous les politiciens, experts, activistes de bonne volonté et de bonne foi pour arriver au seuil de leur maison ou de leur lieu de travail sains et saufs : sans avoir à se décrasser, à subir une respiration artificielle et, plus tard, des chimiothérapies.

J’espère que cette lettre vous parviendra avant qu’il ne soit trop tard… pour nous tous.

Avec toute mon estime,

Ronald Barakat

المصدر:
L'Orient Le Jour

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