La vie commune entre chrétiens et druzes au Mont-Liban est un exemple pour tout le pays – Georges Adwan et Leila Barakat

  1. 1980Dressant des fronts entre les villages, la guerre civile libanaise séparait, par des sacs de sable et des clichés culturels, les chrétiens et les druzes. Les premiers s’étaient pour la plupart blottis sous la bannière des Forces libanaises et les seconds sous celle du Parti socialiste progressiste. Nous, druzes originaires de Kfarkatra, ne pouvions parvenir à notre village natal à cause d’un barrage tenu par les Forces libanaises à la jonction des routes entre Deir El Kamar et Kfarkatra. Dans cette guerre du Mont-Liban, appelée « guerre de la montagne » comme si les autres montagnes ne comptaient plus, Deir El Kamar et Baakline ne se parlaient qu’à coups de canon.

Dans le camp des « nôtres », la seule évocation du nom des terrifiants miliciens de Deir El Kamar (leurs héros, nos anti-héros), Georges Adwan en tête, donnait des sueurs froides. Notre famille s’était donc repliée à Baakline, où s’installa mon oncle Toufic (aujourd’hui décédé), qui tenait un poste partisan. Un soir de 1983 je priai mon oncle de me prendre avec lui sur le front de Baakline, matérialisé par de véritables labyrinthes creusés sous terre. A l’époque j’avais quinze ans… et un amoureux parmi les combattants sur le sort duquel je voulais me rassurer. Suite au massacre de Kfarmatta d’une centaine d’hommes, de femmes et de vieillards, mon amoureux suivant la logique des « nôtres », ambitionnait de mourir en martyr pour empêcher qu’un pareil massacre fût à nouveau perpétré (je dis bien « suivant la logique des nôtres » : quand les Libanais narrent l’histoire de la guerre, la seule absurdité est de prétendre à l’objectivité). Mon oncle me permit avec une grande indulgence de l’accompagner au front, bien que soupçonnant qu’un jeunot faisait battre mon cœur. Lui qui, après l’assassinat de Kamal Joumblatt en 1976, avait contribué à arrêter les représailles des druzes contre les chrétiens, se retrouvait malgré lui face à des choix de confrontation à présent que chacune des deux communautés considérait que sa survie était en jeu. Quand nous arrivâmes, les militants nous acclamèrent en brandissant fébrilement leurs kalachnikovs au-dessus de leurs têtes. Rencontre inopinée, je retrouvai dans cette agitation mon amoureux dont le visage s’illumina d’un sourire à cette visite inattendue. Pendant que mon oncle effectuait sa tournée, mon amoureux me dit : « Regarde ! » Je plaçai mes yeux au niveau de la longue vue posée sur les sacs de sable : en face de nous, si proche, s’étendait la montagne ennemie, Deir El Kamar, contre laquelle tous « nos » canons étaient braqués.

  1. Je suis assise dans le salon de Georges Adwan qui feuillette attentivement mon dernier livre. Les chrétiens sont retournés dans leurs villages natals, d’où ils avaient été évacués suite au siège de Deir El Kamar et à la victoire des druzes en 1983. Dans un contexte de réconciliation, Adwan a été élu député du Chouf (représentant les Forces libanaises dont il est vice-président, sur une liste conduite par Walid Joumblatt, chef du Parti socialiste progressiste). Et sa nouvelle résidence est loin d’être un taudis : il s’est installé au prestigieux palais de l’ancien président de la République Camille Chamoun à Deir El Kamar.

Dans son salon, on m’offre des chocolats, et Georges Adwan s’assure que j’ai bien trouvé le chocolat au lait que je cherchais. Je me plains d’un ton léger de n’être tombée que sur des caramels et d’amers chocolats noirs, et il me console : « C’est mieux, ainsi tu dégustes plusieurs goûts, et rassure-toi, des chocolats au lait, tu vas finir par en trouver. »

Oui, tout à fait, c’est bien ce même Georges Adwan dont le nom nous faisait jadis trembler de peur. La guerre de la montagne est derrière nous…

… Et bel et bien derrière nous. Georges Adwan qui tient le secteur des études aux Forces libanaises, suit de près le moindre de mes articles au sujet de la corruption, il les documente parfois, m’appelle de loin pour les commenter (« Excellente, ton enquête sur les malversations des membres du gouvernement… »), insiste pour que je vienne le voir quand je rentre au pays. Et quand je me retrouve face à des procès pour diffamation, Adwan, sans que j’en aie formulé la moindre demande, met ses relations au service de la lutte de « la Leila anti-corruption » (comme il m’a surnommée) ; ce sens du devoir qui l’anime, je l’attribue au fait qu’il est député de ma région – à moins qu’il ne s’agisse d’ un besoin inconscient de se comporter en parlementaire irréprochable, parce que le futur de la cohabitation druzo-chrétienne requiert désormais l’exemplarité ?… Comment imaginer Georges Adwan jouant au protecteur ? Cette situation insolite m’a incitée à reproduire, dans cette formule d’un article à deux voix, notre dernière conversation : un dialogue de fond qui montre que tout ce qui nous unit aujourd’hui – le rêve merveilleux d’un Mont-Liban dont les habitants vivent en paix et en harmonie, et la détermination farouche à cicatriser nos mémoires de guerre – est, en définitive, de loin plus fort que ce qui nous éloignait jadis.

  1. B.

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  1. A. : Les chrétiens et les druzes se sont livrés à des affrontements sanglants en 1860, puis durant la guerre civile. Vois-les maintenant vivre en convivialité totale. Un modèle pour les autres communautés ! La vie commune entre chrétiens et druzes au Mont-Liban est un exemple pour tout le pays…

Mon interlocuteur s’enthousiasme et son enthousiasme est communicatif.

  1. B. : Ce concept de modèle ne m’était pas venu à l’esprit. Mais je dois reconnaître que vous avez raison. Quand on voit en parallèle le fossé entre sunnites et chiites se creuser, je me dis que tous les belligérants doivent faire cet effort énorme, presque insurmontable, de trouver ce qui les rapproche et non ce qui les divise…

Tandis que la conversation suit son cours, je déplore dans mon for intérieur les morts et les handicapés suite à cette guerre de la montagne (elle qui est considérée comme l’un des épisodes les plus atroces de la guerre civile libanaise, une guerre qui, à l’échelle planétaire, figurait parmi les plus féroces). Je songe qu’ils auraient pu être assis comme nous, maintenant, discourant sur la cohabitation entre chrétiens et druzes ou sur la corruption – tout en mangeant des chocolats. Mon amoureux de jadis a, soit dit en passant, manqué sa carrière rêvée de martyr – et je suis contente pour lui qu’il ait survécu.

  1. A. : L’effort d’écouter l’Autre, de comprendre l’Autre, d’aller vers l’Autre a été accompli, couronné par d’excellents résultats. Les chrétiens et les druzes sont peut-être bien les seuls qui aient tiré les leçons de la guerre libanaise. Et pour cause : nos communautés respectives font aujourd’hui bien la différence entre la vie en commun et les positions politiques des responsables.

J’acquiesce d’un mouvement de tête. Il est totalement vrai que les anciens belligérants ont enterré la hache de guerre, mieux, il semble que les chrétiens fuyant jadis la montagne sont revenus la conquérir… par le cœur. Pour prendre le cas de mon village, Aline Nassar, la chef (chrétienne) de la municipalité de Kfarkatra, soutenue initialement par les Forces libanaises, peut se réjouir aujourd’hui de voir les druzes, dont ma propre famille, lui organiser ses élections. Dans un geste touchant, mon cousin lui a préparé une fête pour son second triomphe.

Le ravissement de mon interlocuteur ne retombe pas.

  1. A. : Tu as suivi l’inauguration, par le Parti socialiste progressiste, de l’église rénovée Notre-Dame el-Durr, sous les auspices du Patriarche Rahi à Moukhtara ? C’était à l’occasion du quinzième anniversaire de la réconciliation de la montagne, une commémoration instituée par le patriarche Sfeir… Quel événement grandiose !

Qu’il en soit ou non conscient, Adwan est en train de louer, au cours de cette conversation privée, des initiatives qui sont en réalité celles de Walid Joumblatt, l’ennemi d’hier des Forces libanaises. Au risque de passer pour naïve, je déduirais que, même au niveau des responsables, chrétiens et druzes ont dépassé la logique de cohabitation forcée, pour permettre à des sentiments spontanés et positifs de s’ancrer dans les cœurs…

  1. A. : Et plus récemment, l’inauguration par le mufti de la République, le cheikh Abdellatif Deriane, de la mosquée de l’émir Chakib Arslane, à Moukhtara ! Magnifique, absolument magnifique !

Quand je répète que Georges Adwan est un homme profondément comblé par les signes tangibles de la réconciliation entre les communautés, d’aucuns s’empressent de me rappeler son passé sanglant alors qu’il pilotait le Tanzim, cette terrible organisation militaire de droite, ainsi que le rôle-clé qu’il joua durant la guerre dans les Forces libanaises. Mais pourquoi les discours et les analyses s’arrêteraient-ils en 1975, alors que le temps ne s’y est pas arrêté ? Nous sommes en 2016 et nous appartenons au futur, bien plus qu’au passé, entraînés dans un cycle d’évolution qui nous permet aussi de nous transformer, animés par l’espoir de ce que nous aspirons à être. L’évolution des personnes n’est d’ailleurs pas moins intéressante à décrypter que celle des événements qui nous façonnent.

Bien entendu, son discours restait tempéré de réalisme.

  1. A. : La crise financière et économique est inquiétante.
  1. B. : La crise financière prouve que notre classe politique a les mœurs et le sens des responsabilités de pirates des mers. Nous ne pouvons être perpétuellement menés par des pillards.

De sa voix extrêmement fine, qui contraste avec sa stature de géant – et ce qu’il représente –, il susurre que nous sommes sur la même longueur d’ondes.

  1. A. : Oui, la corruption a atteint des proportions démesurées, elle s’est institutionnalisée – d’où l’importance de ton travail, qui gagnerait à se généraliser. La classe politique doit être renouvelée. C’est pour cela qu’une nouvelle loi électorale est indispensable. D’autant plus que la loi électorale des années soixante est l’équivalent d’une prorogation du mandat parlementaire.

Je ne relève pas. En fait, ce qui me passe par l’esprit c’est que les Forces libanaises font partie de cette classe politique corrompue. Sans doute a-t-il deviné ma pensée lorsqu’il reprend :

  1. A. : Les Forces libanaises sont maintenant comptables de leurs actes. Nous avons tiré un trait après la guerre, la discipline que nous nous sommes imposée ne permet aucune logique de guerre. Nous nous sommes aussi excusés auprès de la population libanaise.

En ce qui concerne les excuses, je pense que les autres partis politiques devront faire de même. Pour une raison ou une autre, chaque parti politique nous doit des excuses. Celles qui ont été exprimées par les Forces libanaises ont forcément contribué, au moins dans l’inconscient des habitants du Mont-Liban, à tourner la page.

  1. B : Une nouvelle loi électorale est nécessaire, mais sera-t-elle suffisante ? L’accord de Taëf n’est-il pas à réviser ?
  2. A. : Un jour ou l’autre, il faudra réviser la Constitution qui cristallise l’accord de « l’entente nationale » de Taëf, mais ce n’est pas la toute première priorité… Taëf est mal appliqué. Une Constitution appliquée suivant la volonté de la majorité, n’est-ce pas une aberration constitutionnelle ? Il faut aussi un conseil constitutionnel d’envergure capable de trancher tous ces litiges.

Je me lance dans une diatribe contre Taëf.

  1. B. : Si on reconnaît que Taëf a permis la cessation des hostilités, cet accord, bien qu’annulant l’hégémonie confessionnelle, n’a pas pour autant annulé le confessionnalisme. La mise en œuvre de cet accord est un échec en ce qui concerne la séparation des pouvoirs, de sorte qu’il y a eu interaction entre pouvoirs législatif et exécutif ; et, au lieu de coopérer entre elles, les institutions de l’Etat se sont mises à conspirer ensemble. La règle confessionnelle est soi-disant abolie dans les emplois publics, sauf pour la première catégorie, mais elle reste appliquée de fait, par coutume, dans la majorité des cas. L’accord de Taëf est surtout un énoncé de bons principes, dont certains ont besoin d’être complétés ou amendés, et surtout sanctionnés par la pratique. Ce qui signifie qu’une véritable Constitution d’Etat est encore à écrire.
  2. A. : Oui, mais redéfinissons les priorités : d’abord l’élection d’un président de la République représentant vraiment les chrétiens – un président fort avec une assise populaire – puis une nouvelle loi électorale, et la lutte contre la corruption : des facteurs de stabilité pour pallier à la crise économique.

J’ai rencontré Georges Adwan en 2010. Si je l’avais rencontré en 1975, qui sait ce qui se serait passé. Mais si nous pouvons maintenant entretenir des rapports civilisés, cela ne signifie-t-il pas que la guerre du Liban n’a eu lieu que parce que nous n’avons pas su percevoir correctement l’Autre ?

Et en quoi une démocratie qui a donné sa bénédiction aux détenteurs d’armes est-elle vraiment meilleure qu’une dictature ?

  1. B. : La démocratie convient-elle au peuple libanais ? Ne requiert-elle pas une maturité politique qui nous manque encore ? Rousseau disait que “s’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.”

Mon interlocuteur se montre plus clément que moi à ce sujet :

  1. A. : C’est à nous de mettre en œuvre des pratiques saines pour la démocratie. Nous avons besoin d’une initiation civique, d’être éduqués à la démocratie. Une culture démocratique, implantée parallèlement à une nouvelle loi électorale, assoira progressivement les bases de la démocratie.

Des gens entrent dans le salon de Georges Adwan, qui me présente fièrement, énumère mes diplômes, assure à ses invités qu’il leur fera parvenir une copie de mon dernier article consacré à la corruption du gouvernement – « une étude documentée, à lire absolument », appuie-t-il, comme s’il en était lui-même l’auteur… Avec la politesse qui le caractérise, et à laquelle il doit de caracoler en tête des sondages parmi les personnalités politiques les plus appréciées, il prend congé de ses hôtes pour m’accompagner jusqu’au bas de l’escalier, et me demande si je vais lui montrer le texte de notre dialogue avant de le publier ; je hoche la tête d’un air buté en guise de « non » – la  liberté totale et insolente, c’est le privilège des Libanais ! Il sourit paternellement en ramenant la conversation sur le sujet de la corruption, et me propose de nouveaux secteurs sur lesquels je devrais enquêter.

  1. B. : Monsieur Adwan, les chrétiens et les druzes ne prendront plus jamais les armes les uns contre les autres, n’est-ce pas, ni dans cent ans, ni dans deux cents ans ?

Pendant que les larmes emplissent ma voix, il me rassure d’un sourire qui ne permet pas le doute.

  1. A. : Non, plus jamais. Cela ne se reproduira plus jamais.

Epilogue :

En 1983, le massacre de seize chrétiens à l’intérieur de Kfarkatra a été perpétré par les mains des « nôtres ». Mon oncle Toufic, pour qui les guerres des hommes devaient se limiter au front, aida des familles chrétiennes à s’enfuir. Quand la situation lui échappa complètement avec, plus tard, le dynamitage de maisons et d’autres déviances, il quitta le village en guise de protestation pour entamer un long exil. Par son exil, Toufic Barakat nous apprit que la vie de chacune des factions chrétiennes qu’il a dû combattre lui était aussi précieuse que la vie de l’un des « nôtres ».

  • Georges Adwan est vice-président du parti des Forces libanaises, député du Chouf et avocat.
  • Titulaire de deux doctorats, Leila Barakat est chef d’équipe d’experts dans des projets de développement.

المصدر:
Le Safir francophone

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