Pierre Bou Assi, l’homme et le dilemme

Lorsqu’il « nuance » avec un effort de sincérité et de rationalisation le discours politique des Forces libanaises (FL), le ministre des Affaires sociales, Pierre Bou Assi, se veut doublement loyal. Autant envers Samir Geagea, gourou de son combat militaire puis politique au sein des FL, qu’envers lui-même. Son expérience individuelle s’est édifiée sur le récit de l’enfant de Beyrouth qui, livré à la violence de la guerre civile, a très tôt compris qu’il « n’avait pas le droit d’avoir peur ». La plongée du jeune universitaire dans le tourbillon de la violence lui paraîtra le seul moyen de « défendre ses valeurs, son pays, le pacte national ». Mais au bout de ce voyage, ne cessera de résonner une sagesse paternelle : « Ces gens-là, les Palestiniens, sont victimes d’une injustice », lui avait confié son père en période d’intenses combats. L’intelligence politique du jeune militant engagé pour une cause ne cessera dès lors de se mouler dans une sensibilité libre de se manifester, presque désinvolte. Jusqu’à faire du ministre des Affaires sociales, Pierre Bou Assi, un homme loyal à ses engagements premiers auprès des FL, mais capable d’y incorporer sa propre lecture. Il est conscient par exemple que la liberté des électeurs se concilie mal avec un monopole communautaire pérenne, calqué sur le modèle du Hezbollah. Il prône un retour à l’exercice politique par des blocs parlementaires « pluriconfessionnels » (et ne manque pas de revenir sur le distinguo que Sélim Abou avait été le premier à faire entre confession et communauté).

Humanisme et vulnérabilité
Cet homme éloquent, au costume-cravate un peu british, imprégné des principes « sacrés de la vie, la dignité et la liberté humaine » – legs de son « exil parisien » de l’après-guerre, avant son retour définitif à Beyrouth en 2012 –, étale son humanisme avec une intrigante vulnérabilité, jusque dans ses gestes, lorsque par exemple, pris d’une réminiscence soudaine de son départ de Beyrouth, il détourne le regard comme pour revoir un passé gardé secret par pudeur. Le profil du politique rationnel, intangible sur les principes, paraît alors se décliner dans une allure de rêveur tourmenté, pris d’une envie de fumer.
Ni duplicité ni paradoxe. Plutôt l’omniprésence d’un humanisme pétri par la guerre, et qui lui a survécu. Parce que l’enfant qui a vu la guerre civile à l’œuvre à Furn el-Chebback sans « avoir le droit de montrer sa faiblesse » et le commandant d’une unité de chars des FL dans le Beyrouth des années 80 étaient traqués par un même dilemme : « Le dilemme de la peur et du courage, de la vie et de la menace, le dilemme de l’instant incertain et de la préparation de l’avenir. » Au final, la vie et la mort se côtoieront, s’entremêleront jusqu’à la symbiose. « La nature morte » est le nom qu’il donne au décor abandonné « des appartements et cafés du centre-ville » qu’il devait traverser pour aller au front. « On pouvait voir, toujours là, intactes, la cafetière, une chaise, la “tawlé” (de jeu, NDLR), l’affiche d’un film indien… » Les noms des objets sont les seuls de tout l’entretien qu’il prononce en arabe. « C’était une nature morte, mais qui ne l’était pas. Morte en comparaison avec la vie qui l’entourait. Sauf que la vie était déjà bien loin de là. Et la vie que j’apportais, moi, n’était pas suffisante… » Comme s’il devenait l’objet central de cette nature morte, où la vie s’éternise par les souvenirs qu’on s’en fait ou qu’on s’imagine. Son humanisme sortait de son hypnose, à l’instar du franc-tireur dont l’errance dans les quartiers de Beyrouth saccagés, décrite par Andrée Chédid dans Le message, le conduira dans la bibliothèque d’un appartement abandonné. « On a tous vécu une expérience similaire, tous… »

L’exil au pays de Proust
À Paris, le tableau de la nature morte s’inversera. Il « prend la route de l’exil » pour rejoindre ses parents et son frère aîné, en juillet 1991, « une semaine après la fin des combats » (qu’il date à partir de la remise des armes par les FL). Représentant les FL à Paris, il découvrira aussi la capitale française dans sa « fabuleuse » frénésie des lettres et des arts, auxquels il s’adonnera volontiers. « J’ai découvert que j’étais un grand amateur d’opéra, de ballet contemporain, William Forsythe notamment, de littérature aussi, beaucoup. J’ai même fait l’école du Louvre en arts plastiques », confie-t-il sur le ton amusé d’un initié qui préfère ne pas se prendre au sérieux. Il évoque ainsi ses préférences musicales en se désolant « de ne pas avoir les goûts des intellectuels » : il a « du mal à écouter » Wagner, et lui préfère Puccini, Verdi, Bellini… et le bel canto italien. C’est avec une vivacité accentuée qu’il évoque Marcel Proust. « Quelqu’un m’a offert Du côté de chez Swann croyant me faire une farce en me contraignant à lire l’illisible. J’ai lu la première page, et ne me suis arrêté qu’à la fin du livre », dit-il, fasciné par « la finesse, l’intelligence, l’esthétique de Proust, son talent aussi de sociologue et de psychologue, et surtout son humour ». Il rit en évoquant le rire de Madame Verdurin…

« Nous étions vivants »
Les échos de sa vie culturelle à Paris reviennent. Et avec eux les échos d’alors de Beyrouth endolori dans l’après-guerre, occupé par Damas, où le combat des FL était comme suspendu entre la vie et la mort. « La dualité était permanente, entre l’extrême plaisir de la vie parisienne et l’insoutenable situation au Liban, surtout après l’emprisonnement de Samir Geagea », confie Pierre Bou Assi. Il trouvera toutefois dans cette dualité l’énergie de rassembler les partisans des FL à Paris, en réussissant le « vrai défi » d’assimiler « la mixité générationnelle », entre anciens combattants et nouvelles recrues, et « la mixité sociale », de manière à « moderniser le parti ». Il a œuvré à cette fin par le dialogue, dont le socle était celui de « notre cause commune », mais surtout du « respect ». L’éthique serait indissociable de la cause, à ses yeux. L’action des FL de Paris profitera aussi du soutien de l’administration française, du Parlement et du Quai d’Orsay. « À l’époque, les relations franco-libanaises officielles étaient très bonnes. Mais les autorités françaises reconnaissaient en même temps l’injustice subie par les FL, et cette reconnaissance nous était très précieuse », dit-il. Les groupes FL de Paris, Washington, Sydney, Melbourne n’ont pas tardé alors à se constituer en conseil politique des FL de l’étranger, se faisant la caisse de résonance du combat souverainiste au Liban.
« Pour ceux qui étaient restés à Beyrouth, nous étions là, nous étions vivants. »
Aujourd’hui, il est conscient que le combat n’est plus « aussi clair », mais parvient à identifier « les missions » à accomplir à travers les institutions. Même si le cabinet est composé de figures de l’ère de l’occupation, « nous aussi, nous sommes là ».
Dans son ministère, il se focalise sur le renforcement des centres de développement social, la redynamisation du projet de soutien aux familles les plus pauvres, la mise en place d’un « plan solide et à long terme pour les handicapés, la mise en œuvre d’un programme qui assure un meilleur investissement du capital de bénévoles formés par le ministère », et enfin un projet ambitieux mais « nécessaire » visant à vérifier la liste des associations sociales bénéficiant d’une aide du ministère, en vue d’en exclure les associations fictives ou celles qui dilapident ces aides et bénéficient d’une couverture politique. Ce serait le panier de crabes… Peu importe. Le message reste limpide, comme de l’eau de roche : « À quoi bon être ministre si on se laisse faire…

المصدر:
L'Orient Le Jour

خبر عاجل