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Chronique d’une catastrophe annoncee

Depuis le 7 février 2019, le Liban connait une succession de malheurs qui ont abouti à la terrible situation dans laquelle se débat ce peuple. La crise peut être qualifiée de « crise de liquidités ». Si j’utilise une analogie médicale pour décrire le malade Liban, je dirais qu’il fait une crise cardiaque.  Est-ce vraiment une surprise ?  La réponse est lapidaire : “pas du tout

CHRONIQUE D’UNE CATASTROPHE ANNONCEE
Les premières alertes datent de très longtemps. De 2012/2013 en fait. Quand le président de l’association des banques de l’époque avait déclaré à plusieurs reprises que les banques libanaises ne voudront plus prêter de l’argent à l’Etat libanais si des réformes profondes n’étaient pas adoptées, François Bassil fut trainé devant un juge en 2014 pour des prétextes fallacieux, débarqué de la présidence de l’association des banques en 2015 et tous ses avertissements ignorés.
En 2017, du 4 au 9 novembre, l’actuel premier ministre Saad Harriri (toujours à la recherche d’une formule pour former un gouvernement) fut “retenu” en Arabie Saoudite dans des conditions on ne peut plus troubles. De retour au Liban, M Harriri reviendra sur sa démission annoncée à partir de Ryad et changera même de ligne politique en se rapprochant du président Aoun et donc de son allié de toujours, le Hezbollah. Furieux, les pays du Golfe gelèrent investissements et dépôts à la Banque Centrale.

La période décembre 2018 / janvier 2019 marque sans doute le point de non-retour : Moody’s downgrade le Liban deux fois de suite et surtout, le ministre des finances de l’époque déclarera que le Liban pense restructurer sa dette. Restructurer est le terme poli pour “faire défaut”. Les Eurobonds libanais plongent de 4 points malgré les dénégations véhémentes du ministre en question qui plaidera l’erreur de traduction. Les marchés financiers ne s’y trompent pas et les Eurobonds ne récupèreront jamais. Comble de l’hypocrisie, le même ministre déclarera un an plus tard sur un plateau de télévision qu’il avait réellement voulu préparer le défaut du Liban.
En mars 2019, Standard & Poors est la dernière maison de notation qui franchit le pas et place le pays en Junk bond.
La situation économique continue de se détériorer et les projections du PIB libanais 2019 par des instituts privés font craindre une récession de 20% (ce sera beaucoup plus au final, 37% selon des chiffres encore provisoires). Il devient presque impossible d’obtenir des prêts auprès des banques et plusieurs cas de retraits importants sont officieusement refusés.
La dette publique s’envole passant de 70.6 Mds de $ en 2015 (début du mandat Aoun) à 85.3 Mds de $ en Janvier 2019.
Bien sûr, plusieurs économistes lanceront l’alerte mais une loi prohibant de “porter atteinte à la réputation financière de l’Etat” viendra faire taire la plupart de ces voix.

 La suite est une longue litanie de malheurs, connue de tous. Le Dollar se raréfie dès le 7 février 2019 et disparait du marché libre dès le 3 avril 2019 (circulaire BDL 13215). Un marché de change parallèle s’installe, chômage, faillite d’entreprise, contestation populaire, défaut du Liban sur ses Eurobonds … le tout culminera par l’explosion du port de Beyrouth.

AURAIT-ON PU EVITER CELA ?
Face à ce bilan apocalyptique, la question légitime est : aurait-ont pu éviter cela ?
N’importe quel économiste vous répondra oui, développera des arguments et suggèrera des mesures toutes très efficaces.
Je vous répondrais que NON, cette situation était inévitable.
La trame politico-économique de ce pays , confirmée par les élections législatives de mai 2018, a donné une légitimité aux principes de gabegie, de corruption active et passive, de clientélisme, et de népotisme.
Le cycle économique s’est totalement grippé et ceux supposés veiller sur l’économie libanaise, les Libanais et le Liban ont failli à toutes leurs responsabilités.
Le régime n’a fait que creuser les déficits, empruntant à des banques – souvent forcées (rappelez-vous l’épisode François Bassil) mais parfois complices –  à des taux de plus en plus prohibitifs.
La Banque Centrale, activement complice, a créé le principe de l’ingénierie financière pour drainer de plus en plus de dépôts dans les crochets de l’Etat. Si vous vouliez que vos capitaux en USD soient rémunérés à des taux pouvant dépasser les 30%, il suffisait de les virer pendant 24 heures à l’antenne chypriote de votre banque et de les ramener au Liban en tant que « fresh money ».
Le taux nominal que vous obteniez était de 10% à 15% mais vous aviez une « ristourne », en gros on vous reversait tout de suite 15% de votre capital ET 15% dans un an. Donc 30% de rendement.
… et il s’est trouvé des gens pour appeler cela « ingénierie » financière.

Ces opérations ont fusillé le secteur privé, lui interdisant l’accès aux marchés de capitaux.  Mais personne n’en avait cure : pas le régime, pas la Banque Centrale et pas les banques commerciales.
Et si vous protestiez, la loi était contre vous. On pouvait vous arrêter !
Le Liban ressemblait à un train fou (runaway train). L’issue ne pouvait qu’être catastrophique.
Les déposants qui ont compris cette situation suffisamment à l’avance et qui avaient accès aux banques étrangères (la distinction est de taille) ont pu sortir leur argent du pays.
Le reste n’a plus que ses yeux pour pleurer.

ON EN EST OÙ ?
Malgré le choc récessionniste, le quintuplement du taux USD /LBP, le contrôle de capitaux sauvage, l’absence de gouvernement, les ravages du Covid-19, et la quasi-destruction de Beyrouth, le pays réussi à tenir.
Trois facteurs agissent actuellement comme des piliers.
1) les corps constitués : l’armée et autres services de sécurités tiennent le coup malgré la paupérisation généralisée. Les hôpitaux publics et privés tiennent aussi le coup, de même que le système éducatif (publique et privé).
2) les aides et rémittences de Libanais en exil, d’ONG, d’organisations semi-gouvernementales, ainsi que l’initiative française ont toutes aidé le tissu social libanais, certes malmené, à ne pas s’effondrer complètement. L’immense élan de solidarité envers le Liban a sans doute permis à ce pays de tenir le choc. Ironie de la chose, ces aides, financières et en nature, refusent de passer par les institutions de l’Etat libanais tellement la défiance est grande. C’est l’armée qui distribue les aides financières aux habitants d’Achrafieh par exemple. Sans oublier la thésaurisation des ménages libanais (estimée à 2.1 mds de $ par la Banque Centrale)

3) le soutien aux denrées de premières nécessités : que la Banque Centrale pilote en puisant dans ce qui lui reste de réserve de changes. Cette politique, condamnée, forcément condamnée, à terme permet pour l’instant aux Libanais d’acheter leur pain, leur essence et leurs médicaments à des prix peu touchés par l’inflation … jusqu’à quand est la question.

Cette politique fait l’objet de beaucoup d’abus, nous avons tous en mémoire la contrebande organisée aux frontières Nord et Est mais elle a aussi permis au grand nombre de petites industries de redevenir compétitives, notamment dans l’agro-alimentaire et le tourisme (le rapport qualité-prix des restaurants libanais est probablement le meilleur au monde en ce moment).

Qu’un seul de ces éléments viennent à faillir et la relative stabilité s’effondrerait avec.

COURSE CONTRE LA MONTRE ?
Il est absolument nécessaire de consolider ces trois piliers pour enrayer la chute et espérer rebâtir un cycle vertueux.
Le Liban a beaucoup d’avantages et peut espérer repartir assez vite, mais avant tout, il faut enrayer la chute.
Traditionnellement, l’Etat libanais recevait des aides (Paris I-II-III, Rome I-II, etc…) et des prêts bonifiés de fonds souverains (principalement arabes) ou avait recours à l’emprunt (domestique ou étranger).
Ce « canal de transmission » est cassé. L’Etat est failli, la confiance est inexistante (les mots de cette jeune femme, dans un Beyrouth ravagé, suppliant le président Macron de ne pas donner de l’argent à l’Etat libanais et la réponse lapidaire du président français sont dorénavant d’anthologie), les donateurs étatiques -principalement arabes- ne semblent pas vouloir aider un gouvernement où le Hezbollah serait présent, même d’une façon « light ».
Les rémittences des Libanais échappent au circuit bancaire et les banques sont totalement incapables d’assurer quelque financement que ce soit (Zombie Banks).
Alors comment faire ?
La solution idéale  consisterait à ce que M Hariri puisse former un gouvernement, sans le Hezbollah, et puisse mettre en œuvre des reformes telles que préconisées par le FMI et reprises largement par l’initiative Macron.
Ceci semble très peu probable, le chef du Hezbollah ayant été très clair.
La solution de rechange serait une mise sous tutelle déguisée avec des aides ponctuelles arrivant en nature (mazout, essence, farine et médicaments) et distribuées par un organisme de confiance. Probablement sécuritaire.

LES PISTES du REDRESSEMENT
Il faudra s’appuyer sur ce que l’on sait faire, sur ce qui marche malgré tout. Sans aller dans des innovations farfelues et sans écouter des solutions démagogiques préconisées ici ou là par des gens qui ne comprennent rien au cycle économique.
L’INDUSTRIE : la dévaluation et les subventions sur le mazout et donc l’électricité, ont rendu l’industrie libanaise très compétitive. Plusieurs secteurs sont en plein boom, comme l’industrie agro-alimentaire.
L‘industrie libanaise passe d’un secteur à faible valeur ajoutée à un secteur à forte valeur ajoutée. C’est aussi un secteur peu robotisé et qui peut donc embaucher.
Mais pour aider le développement de ce secteur, if faut un ETABLISSEMENT DE CREDIT. Pas une banque, mais un établissement qui aurait pour toute tâche de prêter un peu d’argent (micro et mini-crédits) à des PME tout à fait capables d’exporter.
Cet établissement ne traitera pas avec des particuliers et serait idéalement « cofacé » avec l’aide de la France ou de l’Union Européenne. Une fraction de CEDRE mais qui soulagerait un pan entier de l’économie.
LE TOURISME a toujours été un « avantage comparatif » des Libanais. En d’autres termes, on sait faire et il est reconnu qu’on sait faire.
Il est probable qu’au vu de la dévaluation de la Livre, le meilleur rapport/qualité prix de tous les restaurants du monde se trouve actuellement au Liban.
Le reste de l’industrie touristique suit : les hôtels ne sont pas chers, les bars et cafés, etc..
le bouche à oreille fait déjà son œuvre et il est presque certain que le Liban verra un rush touristique l’été prochain, Covid et situation sécuritaire permettant.
Mais pour cela il faut une condition absolue : La MEA devra baisser impérativement le prix des billets d’avion. Nous sommes en concurrence avec des destinations comme la Turquie, la Grèce, l’Egypte, Chypre, la Jordanie et à un degré moindre Israël.
S’il est deux à trois fois moins cher de se rendre dans ces pays que de venir au Liban, le secteur touristique stagnera puis périclitera. Pour prospérer, le secteur doit fournir une offre-365 jours visant un tourisme moyen-de-gamme mais offrant des services (existants) haut-de-gamme. C’est tout à fait possible mais il faut que la MEA joue le jeu.
Une parenthèse pour parler du PORT de BEYROUTH : ravagé par l’explosion, il était bâti sur peut-être le plus beau front de mer Libanais. Il serait économiquement contre-productif (c’est le terme économique pour « grosse erreur ») de rebâtir un port de marchandise à ce même endroit.
La vocation de Beyrouth est d’être une ville touristique et un business-Hub. Le port, les conteneurs et les poids lourds peuvent être déplacés ailleurs et le terrain utilisé de façon beaucoup plus productive.
LA TECHNOLOGIE : il n’est actuellement relativement pas cher de travailler avec le Liban. Un grand nombre de développeurs informatiques et de quants basés au Liban peuvent maintenant être beaucoup plus compétitifs que leurs concurrent -typiquement en Europe de l’Est et en Inde-. Je le sais d’autant mieux que je viens de transférer une partie de mon développement au Liban au lieu de Calcutta.
Beaucoup d’autres métiers basés sur la créativité (souvent individuelle) sont ainsi devenus attractifs.
Tout cela représente du « fresh money ». A condition d’avoir un internet de qualité donc de la Fibre optique. Partout, à tous.
Cela ni coute pas cher et peut être facilement subventionné par un donateur étatique ou quasi-étatique.

Voilà, 3 piliers à conserver et 3 pistes pour rebondir.

En dernier lieu, je voudrais démonter deux arguments économiques que les séides du régime actuel revendiquent avec enthousiasme.
L’agriculture et le gaz.
L’agriculture est une industrie d’échelle. Nous ne ferons pas la concurrence à l’Ukraine ou aux Etats-Unis, et nous ne produirons pas du blé, de la tomate et des pommes de terre moins chères que les Egyptiens, les Jordaniens et les Pakistanais.
Quand bien même nous aurions un avantage comparatif, il sera soumis aux règles du marché, pas aux règles locales. Le pignon de pin libanais (note fameux « snoubar abiad ») a été parfaitement indexé au taux de change bien qu’il ne nécessite aucun apport en devise.
Les pontes du régime s’en indignent encore, preuve qu’ils n’ont pas tout compris.
L’industrie agro-alimentaire est une réponse, pas l’agriculture.

Le Gaz, longtemps présenté par le régime comme le sauveur du Liban, sa découverte est remise en question. Mais même s’ils en trouvaient, il faudra l’exporter à pas cher. Pour cela, il faut faire partie du pipeline East-Med qui exporte le gaz vers l’Europe et qui inclut La Grèce, l’Egypte, Chypre et…Israël.
Personne ne sortira notre gaz (s’il existe) des profondeurs marines si on ne peut pas le vendre à pas cher. Et pour cela il faudra faire partie de EastMed, et donc s’entendre avec qui-vous-savez…
On en revient à la notion sacrosainte de « canal de transmission » au sein de tout flux économique.

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