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Hiam Mouannès… De la ligne de démarcation à l’Université

Portrait de Hiam Mouannès – publié le 19 avril 2024 sur site électronique des Forces Libanaises

Interview réalisé par Madame Najat Gemayel.

A aucun instant Hiam mouannès ne pensait que son enfance heureuse et les moments de grand bonheur allaient être brusquement bouleversés.

La fille de Chbénieh (Mont-Liban), n’imaginait pas une seconde qu’elle mènerait des combats acharnés pour défendre le Liban à côté des héros, et deviendrait elle-même un héros parmi les autres sur les fronts les plus dangereux. Hiam Mouannès n’est pas un nom fugace dans l’histoire de notre honorable lutte. De derrière les barricades, là où règnent le danger, la douleur et la mort, jusqu’aux universités du monde, elle est aujourd’hui Vice-présidente de l’Université, chercheur et Maître de Conférences en France.

L’histoire de Hiam Mouannès, son parcours de vie et son destin ne ressemblent pas aux nombreuses histoires de combattants de la liberté. C’est une expérience unique pour une jeune fille de 17 ans, lorsqu’elle se retrouve, le 13 avril 1975, sur les lignes de démarcation, puis dans la résistance aux côtés de cheikh Bashir Gemayel, avant de rejoindre le camp de Ghosta sous le commandement du Dr Samir Geagea. Personnalité exceptionnelle ? Sans doute. Ni les défis ni les revers ne l’ont arrêtée, et les circonstances difficiles n’ont pas altéré sa détermination.

Bien au contraire, elle a transformé les échecs en une recherche continue dans sa défense de la liberté et de la dignité humaine, élevant le Liban au-dessus de toutes ses priorités.

Son enfance heureuse dans une famille nombreuse où régnaient l’amour et le respect fut son passeport permanent, dans les circonstances de la guerre comme dans les efforts pour réussir

ses études supérieures et accéder aux plus hauts postes et responsabilités à l’Université. Elle, qui a grandi dans un environnement de hautes valeurs où règnent la liberté et le respect d’autrui, a ressenti le grand danger qui menaçait ses valeurs. Son enthousiasme et son amour pour son pays l’ont poussée à mener des batailles et à s’engager dès les premiers jours de la guerre de 1975 dans la défense de la paix et de la personne humaine au Liban. « En un instant, j’ai senti que je n’étais plus cette adolescente. Je ne pouvais pas être passive pendant que le danger nous

guettait tous, notamment les plus vulnérables d’entre nous. Alors, j’ai suivi mon destin et obéi à mes convictions. J’étais convaincue que mon combat était celui de ma propre liberté certes, mais aussi celle de nous tous, de toute la société libanaise. Cette liberté dont nous avons hérité de l’histoire de notre pays, de la lutte de nos ancêtres qui se sont sacrifiés pour nous laisser un pays dans lequel les libertés seraient à jamais préservées » dit Hiam Mouannès, interrogée par Madame Najat Gemayel, sur le site électronique des Forces Libanaises.

Elle se souvient à quel point les manifestations menées par des membres d’organisations palestiniennes l’ont affectée, ainsi que les manifestations provocatrices qui les accompagnaient dans la forme et le contenu devant son lycée à Furn El Chebbak. « J’ai vécu une grande contradiction entre la tristesse et la peur d’un côté, et notre réalité d’étudiants pacifiques provoqués sous nos yeux décontenancés par des gens menaçant notre paix et notre sécurité », dit Hiam Mouannès, qui poursuit : « Aucun d’entre nous n’avait vocation ou était préparé à la guerre ; mais, par amour pour notre pays et par devoir, nous nous sommes engagés dans la défense du Liban, avec du matériel rudimentaire que nous achetions nous-mêmes d’ailleurs.

Nous étions jeunes élèves ou étudiants, dont mon frère, à nous jeter dans le feu et nous engager ainsi à défendre le Liban. Dès le premier jour où les affrontements ont éclaté, je ne me suis pas posée de question ; ma personnalité, mes capacités physiques et ma conviction que nous étions tous en danger existentiel surpassaient le fait d’être une jeune fille, d’autant que dans ma famille la distinction entre un homme et une femme ne dictait pas à une distinction de compétences et de capacité.

Hiam Mouannès, cette jeune sportive pratiquant les arts martiaux, le tennis et le ping-pong, supportait le poids des affrontements militaires, même si la peur n’était jamais loin. Elle s’était engagée en 1974 dans le Parti kataëb et dans l’entraînement, seule fille dans un groupe de garçons. A la suite de la blessure de son frère sur un front miné, elle a réussi à convaincre Bashir Gemayel de lui permettre d’ouvrir une caserne militaire pour les filles… c’est ce qui s’est passé, puisqu’elle est devenue formatrice pour des jeunes filles venues en grand nombre de toutes les régions du Mont-Liban ; sachant qu’elle a déjà, dans les circonstances exceptionnelles de la guerre pu aussi former militairement des jeunes hommes.

De nombreux événements ont marqué la mémoire de Hiam Mouannès, dont les plus forts et émouvants ont peut-être été les premiers instants de l’étincelle des affrontements en ce mois d’avril de l’année 1975. Il s’agit de la mort de l’un des premiers martyrs à ses côtés, le capitaine français François Borella, martyr abattu sur le toit d’un des immeubles près de la ligne de démarcation « est-ouest » de Beyrouth où elle se trouvait avec lui à faire face aux attaques provenant de Beyrouth-ouest. La mort de Borella a marqué sa conscience, qui l’a liée à ce capitaine français tombé pour le Liban et pour son peuple et à son devoir à elle de continuer à y prendre part. Le deuxième fut le martyr de Joseph Abou Jaoudé, la première histoire d’amour de sa vie.

Hiam a vécu des évènements qui demeurent gravés dans sa conscience et sa mémoire. Elle a conduit un char militaire lors d’un des affrontements à Aaraya (Mont-Liban). Elle n’avait jamais mis les pieds dans cet engin auparavant. C’était tout à fait un hasard puisque, un jour où elle se trouvait à Kesserouan avec son frère et ses cousins, un de ses cousins lui a fait visiter la caserne d’à côté et lui a montré, en simple curiosité, comment et avec quelle simplicité fonctionnait ce char impressionnant. Un jour où le groupe de militants auquel elle appartenait fut appelé à Aaraya en prévision d’une attaque hypothétiquement attendue, un affrontement majeur eut en effet lieu la nuit. Elle s’est retrouvée aux commandes du même char, tandis que ses camarades qui ont commencé à s’adresser à elle en langage masculin ont été surpris de découvrir plus tard en elle sa réelle identité.

Son implication dans le combat militaire pour le Liban n’a pas fait obstacle à l’autre objectif de Hiam. Il est vrai que « l’urgence du 13 avril » et ce qui a suivi, ont contraint la jeune fille à prendre le chemin de la lutte armée, mais cela n’a pas éteint l’éclat de sa volonté de réussite dans ses études. Elle fut aidée par son éducation familiale qui sacralise le savoir et le place dans les priorités pour avancer dans la vie. En 1979, elle s’inscrit à l’Université Libanaise, Faculté de Droit et des Sciences Politiques de Jal El Dib, et elle parvient à coordonner son devoir de résistante avec ses devoirs d’étudiante. Alors son attachement aux études s’accroît. Ce qui l’a le plus motivé, est l’un des discours tenus par un responsable du parti lors d’une conférence universitaire par laquelle il avait conclu : « Vous êtes l’élite de demain, et en attendant, les combattants de la cause portent les armes à votre place » !

Hiam a rejeté cette approche binaire : d’un côté ceux qui étudient et préparent leur avenir, de l’autre les combattants risquant la mort et, d’une manière ou d’une autre, n’auront aucun avenir.

Sauf que, pour Hiam Mouannès, qui était à la fois étudiante et combattante mettant sa vie en danger avec beaucoup d’autres jeunes, cette approche ainsi froidement présentée lui a fait prendre conscience des enjeux. Elle a alors décidé de concilier ses deux devoirs, tant dans sa lutte que dans ses aspects universitaires. “Quand j’ai pris les armes, je ne l’ai pas fait seulement pour la sécurité des autres, certes, mais aussi pour ma propre liberté, et j’ai décidé de poursuivre mes études universitaires tout en continuant mon engagement militaire dans la défense du Liban”, affirme Hiam.

En 1983, elle décroche son diplôme en Droit. Après cela et jusqu’en 1989, elle a travaillé comme conseillère juridique au ministère des Communications ; mais l’idée d’achever ses études supérieures ne la quitte pas. Et ce sera en France, des années plus tard, qu’elle le fera !

Avec l’assassinat de Bashir Gemayel, les espoirs des Libanais ont été brisés. « C’était un événement tragique et ça l’est encore aujourd’hui », dit Hiam. Cependant, cette calamité ne l’a pas éloignée de sa préoccupation première : continuer le combat pour le Liban. C’est ainsi qu’elle a assisté, parmi tant d’autres partisans et militants, aux dialogues organisés au siège du parti Kataëb par le Bureau politique de ce qui était devenu, par la volonté de Bachir Gemayel, les Forces Libanaises, et écouté attentivement les discours des prétendants à la succession de Bachir à la tête des FL ; elle a par la suite eu l’occasion de rencontrer Samir Geagea, nouveau leader des FL avec qui elle a décidé de continuer la résistance. A cet effet, et avec l’accord de Geagea, elle a mis en place, à Ghosta, un camp dédié aux jeunes enfants et dénommé « le camp des premières fondations ».

En 1989, à Toulouse, en France, Hiam s’est inscrite en troisième cycle à l’Université Toulouse Capitole et y a obtenu son diplôme de DEA en un an. Les nuits étaient longues à essayer de maîtriser la langue française en même temps que le langage juridique. L’objectif principal à cette époque était de garantir ses moyens de subsistance après avoir recommencé à zéro avec son enfant de 9 ans. Elle a préparé sa thèse, qui a coïncidé avec la signature de l’accord de Taëf, pour devenir plus tard Maître de Conférences en Droit public, intervenant en premier, deuxième et troisième année en droit (constitutionnel et administratif).

Son statut de chercheur Hiam l’exerce au sein de l’Institut Maurice Hauriou ; son domaine de recherche touche principalement aux libertés publiques ainsi que sur des sujets liés au Liban et au principe de laïcité en France. Elle a été pendant 12 ans Vice-présidente de l’Université Toulouse Capitole et elle est aujourd’hui membre du Conseil d’Administration de cette même Université. Elle a écrit sur l’accord de Taëf (l’accord de Taëf de la Première République à la Deuxième République, publié en 2011), organisé des colloques sur la laïcité et publié plusieurs contributions sur ce sujet.

Dans sa mission de Vice-présidente de l’Université de Toulouse Capitole Hiam Mouannès a bâti et mis en place le grade complet de la Licence Droit à 70 km de Toulouse ; cette structure forme encore aujourd’hui les meilleurs étudiants. En complément de ce qui précède, Hiam Mouannès collabore avec une grande équipe de travail porté par l’Institut Maurice Hauriou (mais pas seulement) et travaillant directement avec le Ministère français de la Justice sur « L’acceptation et l’acceptabilité des mesures de restrictions des libertés dans le contexte de la Pandémie de covid-19 ».

Hiam Mouannès met toute son énergie à rendre à la France ce qu’elle lui a donné, et elle est aujourd’hui une des défenseurs des valeurs et principes de la République française, traduisant cela dans son travail de professeur d’université auprès de ses étudiants et dans les cours magistraux qu’elle délivre.

Le Liban est « mon être et mon identité », comme elle aime à le répéter souvent ; elle le porte haut à sa manière : «J’honore le Liban dans mon quotidien de citoyenne respectueuse de la République française et de ses lois, et dans mes relations avec les autres. Mon comportement en France est similaire à ce qu’il était au Liban. En tant que citoyenne française aujourd’hui, je n’ai jamais oublié mes racines, car l’héritage de nos aïeux et de tous ceux qui sont morts pour nos libertés est une grande responsabilité, que je me dois de respecter et d’honorer », affirme Hiam, qui rejette que la guerre ait changé quoi que ce soit dans sa personnalité. Pour elle, la guerre ne change pas les gens, mais les révèle : « La guerre a confirmé ma personnalité et m’a convaincue que le courage, le savoir, les connaissances et la détermination, demeurent la meilleure arme contre toute forme d’injustice. »

Hiam Mouannès, mère et grand-mère de 4 petits-enfants, chercheur, Maître de Conférences dans un grande Université française et militante, n’a pas regretté un instant d’avoir été sur le champ de bataille, même si cette vie lui a été imposée, après qu’elle l’ait considérée comme la manière la plus appropriée de servir son pays. « Si je devais remonter le temps dans les mêmes circonstances, j’aurai exactement la même réaction et le même comportement, même si ce n’est pas la vie que j’avais initialement choisie ou voulue. C’est une épreuve de ma vie dont je suis et je serai toujours fière. Quand je me regarde dans la glace, je me dis : «Je suis fière parce que j’ai défendu et servi mon pays, je ne me suis pas enfuie et je suis restée au service du Liban et des Libanais », conclut Hiam Mouannès, dont la nostalgie du Liban envahit tout dans sa vie… quelles que soient les distances qui l’en séparent.

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