
Cela s’est ancré dans la perception populaire du facteur qui a déclenché les guerres du Liban: pour nombre d’observateurs, plus ou moins «avertis», l’étincelle à l’origine du conflit libanais a été l’attaque meurtrière menée par des miliciens Kataëb à Aïn el-Remmaneh contre un bus transportant des fedayins palestiniens, qui passait dans le quartier… C’est toutefois aller un peu vite en besogne. Cela revient à occulter les actes de provocation et l’assassinat d’un responsable Kataëb du secteur qui ont précédé de peu le passage du bus en question. Cela revient aussi, surtout, à passer sous silence l’ensemble du contexte politique, régional et local, ainsi que le climat populaire fébrile qui, au fil des années, ont semé les germes et ouvert la voie à la mise en marche du détonateur, le matin du 13 avril 1975.
Pour saisir la véritable dimension de ce tournant dans l’histoire du Liban et de ses multiples retombées à moyen et long termes, un bref retour sur l’histoire constitue un passage obligé. Car c’est une succession (tragique) de développements majeurs survenus dans la région du Proche-Orient, entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, notamment, qui permet de placer ce 13 avril dans son contexte réel. Il faudrait sur ce plan remonter à la guerre des Six jours de juin 1967, marquée par la débâcle, en moins d’une semaine, des armées égyptienne, jordanienne et syrienne face à Israël.
Suite à cette déroute arabe, le directoire de l’Organisation de libération de la Palestine, sous la conduite de Yasser Arafat, tire la conclusion qu’il se doit de forger et d’affermir son autonomie vis-à-vis des régimes arabes dans sa lutte armée contre l’État hébreu. À cet effet, l’OLP avait besoin d’un territoire à partir duquel elle pouvait bénéficier d’une nette liberté d’action.
Deux pays présentaient des avantages socio-politiques certains, parallèlement à des frontières communes avec Israël: d’une part, la Jordanie, qui a une frontière avec Israël et la Cisjordanie et dont une large partie de la population est palestinienne; et d’autre part le Liban, dont le régime libéral et pluraliste offrait d’intéressantes perspectives d’action aux organisations palestiniennes.
Une forte implantation des structures de l’OLP en Jordanie représentait toutefois une sérieuse menace pour la pérennité du royaume hachémite. Le roi Hussein ne devait pas tarder à réagir. Fort du soutien indéfectible des combattants bédouins, il n’hésita pas à lancer en septembre 1970, sans y aller par quatre chemins, une vaste offensive contre les organisations palestiniennes armées. Il réussit à mettre fin à leur présence en Jordanie au terme d’une rude bataille. Ce tournant sera connu par la suite sous le nom de «Septembre noir»…
Contraints de se retirer du territoire jordanien, les combattants de l’OLP se replieront sur le Liban où les organisations palestiniennes étaient déjà implantées dans certaines régions, notamment dans le Sud. Ce repli à partir de la Jordanie aura pour conséquence, tout à fait prévisible, d’aggraver dangereusement le problème que posait déjà, depuis la fin des années 1960, la présence palestinienne armée dans le pays. Et pour cause: une partie du leadership libanais, soutenue en cela par sa base populaire, prenait fait et cause pour la liberté d’action des fedayins à partir des régions méridionales, en dépit des claires atteintes à la souveraineté et à l’autorité de l’État que représentait une telle action, totalement incontrôlée. Celle-ci était d’ailleurs vivement dénoncée et stigmatisée par les partis et personnalités que l’on qualifie aujourd’hui de souverainistes et bénéficiait, dans le contexte de l’époque, de l’appui d’une large partie de la population.
Cette fracture verticale qui frappait ainsi le pays du fait de la présence palestinienne armée devait déboucher en 1969 sur une profonde crise politique et gouvernementale qui dura plusieurs mois. L’impasse constitutionnelle ne sera surmontée qu’avec la signature, le 3 novembre 1969, dans la capitale égyptienne, sous l’égide du président Nasser, de l’accord du Caire, de triste mémoire. Ce document était censé réglementer et canaliser la présence des fedayins qui obtenaient, en contrepartie, le contrôle total d’une large zone du Sud, le Arkoub, qui sera plus tard désignée sous le nom de Fatehland.
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