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Chypre, une alternative énergétique pour l’Europe? (Christian Halaby)

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Chypre

Depuis l’attaque lancée fin février par Israël et les États-Unis contre l’Iran, la lecture stratégique du gaz chypriote a changé d’échelle. Près d’un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié transite par le détroit d’Ormuz, et sa perturbation a provoqué une flambée des cours ainsi qu’un retour brutal du risque énergétique au cœur du calcul européen. Dans ce contexte, Chypre n’apparaît plus seulement comme une alternative au gaz russe, mais comme une route méditerranéenne située hors du corridor du Golfe, donc relativement protégée de l’instabilité qui frappe aujourd’hui les exportations régionales. À mesure que les infrastructures du Golfe deviennent des cibles de guerre, les ressources chypriotes gagnent en valeur stratégique : non comme solution immédiate, mais comme pari de stabilité.

C’est dans ce contexte que l’accord de délimitation maritime conclu le 26 novembre dernier entre le Liban et Chypre change aujourd’hui de portée. Après 18 années d’impasse, les deux pays ont officiellement fixé leur frontière maritime. Les présidents Joseph Aoun et Nikos Christodoulides se sont félicités de la signature d’un « accord historique » renforçant la coopération bilatérale, dans un moment où la géographie énergétique de la Méditerranée orientale se redessine à vive allure.

Une alternative européenne au gaz russe

Quelques mois avant cet accord, le président chypriote Nikos Christodoulides avait annoncé le futur lancement de l’exploitation du champ gazier « Cronos », estimé à environ 70 milliards de mètres cubes de gaz naturel, les opérations d’exploration pouvant dorénavant s’étendre à l’est de l’île suite à la signature de l’accord avec le Liban. Le gaz extrait de Cronos sera liquéfié sur les côtes égyptiennes et atteindra le marché de l’Union européenne (UE) en 2027, une solution vitale pour l’Europe qui cherche toujours une alternative au gaz russe. En effet, les réserves chypriotes actuelles correspondent pour l’UE à l’équivalent de dix années d’approvisionnement en hydrocarbures par le gazoduc Nord Stream, inopérable depuis l’invasion russe de l’Ukraine.

Pour l’Union européenne, ces développements s’inscrivent dans une stratégie plus large de diversification et d’indépendance énergétiques lancée depuis le début de la guerre en Ukraine, que le blocage du détroit d’Ormuz vient aujourd’hui remettre au premier plan. Bruxelles voit en Chypre un futur « nœud méditerranéen » capable de relier les ressources orientales à son marché intérieur, notamment via la Grèce.

Nous parlons toujours d’alternative potentielle puisque Chypre n’a encore jamais exporté de gaz. Néanmoins, les obstacles se lèvent rapidement, assurant un cadre géopolitique de plus en plus favorable et révélant une nouvelle priorité, voire une urgence, pour l’Union européenne.

Le blocage israelo-libanais dénoué

En 2007, le Parlement libanais avait refusé de ratifier l’accord délimitant la zone économique exclusive (ZEE) signé avec Chypre, invoquant des réserves liées au point tripartite à l’intersection des frontières maritimes entre le Liban, Chypre et Israël. Ce n’est qu’en 2022 que la situation a connu un tournant, dans un contexte de montée des tensions entre le Hezbollah et Israël autour du démarrage de forages gaziers dans le champ offshore de Karish, situé au nord de la ZEE israélienne. Les négociations israélo-libanaises indirectes ont été initiées sous l’impulsion des États-Unis, qui ont assuré une longue médiation réussie, marquant ainsi une rare occurrence entre deux États qui ne se reconnaissent pas diplomatiquement.

C’est ce point tripartite Chypre–Israël–Liban, fixé à travers l’accord de 2022, qui a ouvert la voie aux négociations récemment conclues entre Chypre et le Liban. Cette clarification, désormais consolidée, offre à Nicosie la visibilité nécessaire pour étendre ses activités d’exploration vers la façade orientale de sa ZEE, tandis qu’elle permet au Liban d’avancer sur ses propres blocs au nord-ouest, longtemps gelés par l’incertitude juridique. Elle offre enfin aux compagnies internationales un cadre légal suffisamment stable pour relancer des opérations d’exploration et former des consortiums en concertation avec le gouvernement libanais. Toutefois, la guerre actuelle au Liban et l’instabilité sécuritaire qui en découle relèguent, pour l’instant, ces perspectives énergétiques au second plan.

Ankara et Damas en porte-à-faux

Si l’accord est célébré à Beyrouth et Nicosie, il suscite toutefois des réactions hostiles du côté turc. Ne reconnaissant pas le gouvernement au sud de l’île, la Turquie a rapidement condamné l’accord libano-chypriote sur la délimitation maritime, jugé illégitime et ignorant les droits et intérêts des Chypriotes turcs. Bien que cet accord ne concerne pas le plateau continental turc déclaré aux Nations unies, Ankara conteste l’exclusion de la République turque, autoproclamée, de Chypre du Nord du cadre des négociations et des signatures officielles. Il est important de noter que cette entité dispose d’un contrôle de facto du nord de l’île d’Aphrodite et demeure fortement influencée par la Turquie.

Depuis 2003, le gouvernement turc n’a cessé de condamner tout accord bilatéral entrepris sans son aval ou celui de l’entité chypriote turque. Il en va de même pour les initiatives de coopération autour de l’exploitation et de l’exportation du gaz en Méditerranée, portées par l’Égypte, la Grèce, Israël et Chypre. Isolé de cette dynamique diplomatique, l’État turc peine à affirmer son rôle dans les enjeux maritimes, et de ZEE, en Méditerranée orientale. Derrière ces critiques, l’accord ouvre pourtant une séquence géopolitique plus large, portée par les ambitions énergétiques chypriotes.

Parallèlement, le dossier syrien demeure bloqué. L’autorité transitoire à Damas, que la Grèce a déjà qualifiée d’illégitime pour conclure des accords internationaux lors d’un projet d’accord maritime turco-syrien en 2024, ne manifeste aucune volonté de délimiter ses frontières maritimes, malgré les appels répétés de ses voisins au sud comme au nord. Cette absence d’engagement empêche toute exploration pétrolière et gazière dans la zone non délimitée partagée entre le Liban, la Syrie et Chypre, et fige durablement le potentiel énergétique de cette façade.

Dans une mer étroite et partagée par de nombreux États, la République de Chypre est en train de s’imposer comme une liaison incontournable entre le Proche-Orient et l’Union européenne par sa position géostratégique. Reste désormais à voir si ce nouvel équilibre maritime tiendra face aux ambitions concurrentes des puissances riveraines, et si Chypre saura convertir cette dynamique diplomatique en véritable levier énergétique pour l’Europe.

المصدر:
Marine & Océans

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