Un ex-conseiller à la sécurité des anciens Premiers ministres israéliens Ariel Sharon et Ehud Olmert, l'ancien général Giora Eiland, a estimé que l'État hébreu ne sera pas en mesure de défaire le Hezbollah en cas de nouvel engagement direct alors que, dans cette même hypothèse, le parti de Dieu pourra causer de lourdes pertes à Israël. Et d'ajouter: "Israël ne sait pas comment vaincre le Hezbollah. Dès lors, une guerre mettant aux prises seulement ces deux protagonistes causerait davantage de dommages au Hezbollah qu'en 2006, mais plus encore sur le front intérieur israélien". Au micro de Radio-Israël, rapporté par l'agence Reuters, l'ancien général a ainsi jugé que "la seule façon de prévenir la prochaine guerre et de la gagner éventuellement, c'est d'être clair envers chacun: un autre conflit entre nous et le Hezbollah serait une guerre entre Israël et l'État du Liban, et causerait la destruction de celui-ci. Et personne, y compris les Syriens ou les Iraniens, n'y a intérêt. Telle est la meilleure manière de formuler une dissuasion efficace".
L'avis du général, partagé par bon nombre de responsables israéliens en activité, est repris par l'establishment politique de notre ennemi. Ainsi, et selon le ministre israélien de la Défense, la participation du Hezbollah au gouvernement libanais justifierait de s'en prendre directement au Liban en cas de nouveau conflit provoqué par ce parti, Barak dixit. Et Eiland de prédire qu'avec un tel scénario, le monde entier implorerait un cessez-le-feu dans les 48 heures, estimant qu'il ne serait plus dans l'intérêt d'Israël "de faire face à chacune des 40 000 roquettes" dont le Hezbollah, d'après lui toujours, disposerait désormais.
Au milieu de cet inextricable et désolant imbroglio qui affecte le paysage politique libanais, la nouvelle, parue dans le quotidien Yediot Aharonot et rapportée dans L'Orient-Le Jour du samedi 18 décembre, fait l'effet d'un électrochoc. Dans la course effrénée des surenchères et autres joutes verbales, une halte (une fois n'est guère coutume!), et l'impératif d'une réflexion profonde, objective et sérieuse s'imposent.
En reprenant, pour ce faire, les deux événements de la semaine écoulée, en l'occurrence le dernier Conseil des ministres et le discours du secrétaire général du parti de Dieu, tout citoyen moyennement diligent, et combien mortifié dans sa chair et dans sa dignité est porté à déduire que les adieux ont été échangés et consommés entre les deux camps rivaux et que chacun s'est tourné vers sa destinée. Le premier événement est la réunion du Conseil des ministres. Appelé en urgence au chevet d'un pays déjà largement métastasé, ce Conseil réussit le pari du ratage. Malgré son ordre du jour de pressante nécessité (334 questions), la condition sine qua non de sa tenue était le renvoi de la double question du dossier des faux témoins par devant la Haute Cour de justice, prélude à l'examen des 333 autres questions. Le résultat est sans appel: un fiasco monumental. Et même si ce malheureux citoyen, qui ploie sous l'ire de Dieu et la fatuité et l'arrogance d'un parti autoproclamé divin, il n'en reste pas moins qu'il serait hypocrite d'ignorer que ce pauvre Libanais est vicieusement pris à parti, tenu en otage et sommé de blanchir une présomption d'innocence et de virginité, déjà, elle, largement ternie par l'insolence et la suffisance de ses ayants droit. Même que le président de la République s'était vu interdire la proposition décision d'avaliser l'allocation de quelque 50 millions de dollars à certains ministères afin de parer aux premières conséquences des dernières catastrophes naturelles. Toutefois, Michel Sleiman, grâce à une sagesse et une intransigeance fort louables, aurait quand même réussi l'ajournement d'un divorce qui s'annonçait inévitable.
À l'occasion, l'on se poserait la question de savoir les véritables raisons de cette curieuse insistance du Hezbollah et de ses compagnons à exiger de soumettre au vote un dossier pourtant vide de la moindre substance juridique. Une courte rétrospective des récents gouvernements de M. Fouad Siniora rappelle à des mémoires qui se veulent courtes que le Hezbollah s'était farouchement opposé à tout vote ministériel au motif d'un pseudo-consensualisme et d'une participation partenariale à toute prise de décision. En invoquant le paragraphe "J" du préambule de la Constitution qui dispose qu'" aucune légitimité n'est reconnue à un quelconque pouvoir qui contredise le pacte de la vie commune", le divin parti avait suscité à l'époque une vive polémique qui a entraîné la paralysie institutionnelle totale du pays. Violant sans vergogne l'interprétation de cet alinéa du préambule, lequel ne concerne que la formation de tout gouvernement et non point l'exercice ordinaire de son cursus, il n'avait de cesse de marteler au quotidien que le pays ne saurait être géré que d'une manière consensuelle. Il avait réussi, par la menace à peine voilée de son arsenal, à neutraliser la vie institutionnelle du pays. Par la suite, la menace s'était faite chair avec les malheurs et les retombées qu'elle avait entraînés.
Et le voilà aujourd'hui qui inverse sa propre logique. Par le même matraquage, il exige le vote ministériel du transfert de la question des faux témoins par-devant la Haute Cour de justice. Laquelle n'est aucunement compétente pour entendre et connaître d'un tel délit, encore que pareil délit, et si délit il y a, n'est ni constaté ni moins encore prouvé par l'instance judiciaire compétente, à savoir le TSL. Or, et s'il est encore séant de se référer aux lois (théoriquement encore) en vigueur, et plus particulièrement à l'article 356 du code de procédure pénale, lequel à son tour renvoie aux articles 270 à 336 du code pénal, il est clair et évident que les limites de la compétence de cette Haute Cour ne concernent pas le cas d'espèce.
À la question susposée, la réponse semblerait ardue. Tout au contraire, elle est d'une évidence et d'une simplicité désarmantes. En exigeant le vote du transfert d'un dossier fictif et vide de toute substance et de tout bien-fondé juridiques, l'on vise en réalité à mettre vicieusement en exergue l'impartialité même du président de la République. Ainsi, un vote négatif des ministres attribués au président permettrait à ses détracteurs de l'accuser de partialité. Michel Sleiman perdrait alors pour eux sa qualité originaire de président consensuel et d'arbitre. Il deviendrait à partir de ce moment la cible d'une farouche opposition. Et pour cause, car le Hezbollah et ses alliés n'ont jamais digéré son accession forcée à la première magistrature. En sus du gouvernement déjà gravement paralysé et d'un Parlement tenu en apesanteur, c'est la présidence de la République qui serait alors prise pour cible, parachevant par là la paralysie du pays et la déliquescence de ses institutions.
Mais quid si le vote devait être positif? Rien moins graves seraient la signification et les retombées d'un pareil vote de censure. Il consacrerait et scellerait les maintes tentatives de transgression et de violation des lois au profit des fatwas que dictent les intérêts circonstanciels de la minorité et que nous profèrent les tribuns du Hezbollah. Adieu alors les méthodes d'interprétation, exégétiques, a fortiori ou a contrario que nous avons apprises dans nos écoles de droit, adieu la jurisprudence, adieu nos instances judiciaires, adieu la Cour constitutionnelle. Beritus Nutrix Legum ne resterait qu'une pâle nostalgie.
Mais force est de constater que seule la loi et rien que la loi continuerait à régir notre contrat social. Elle est dure, j'en conviens, mais nous nous y accrochons car elle représente le seul et exclusif recours. Seul et exclusif gardien de nos droits à tous. Seul et exclusif garant de la pérennité de l'État et de la république. "Dura lex, sedlex" ("La loi est dure, mais c'est la loi"), dit l'adage. Nul n'est censé l'ignorer.
(à suivre)
Joseph E. NEHMÉ
Avocat à la Cour
Responsable des relations extérieures du parti des Forces libanaises