Cher public libanais,
Je sais qu’une importante partie de toi n’a que faire du énième crime qui a été commis et pense à ses plaisirs : au plaisir du Nouvel An à venir après celui de Noël, en attendant le plaisir de l’Épiphanie, puis de la Valentin et ainsi de suite. Après tout, tant que le mal est loin de soi, on ne se sent pas si mal. J’en ai une idée par les futilités et les éclats de rire que j’entends ici et là, à l’heure de la tragédie : dans la rue, les restaurants, les bureaux, les salons et les universités, si elles étaient ouvertes.
Je sais qu’une autre partie de toi, non moins importante, n’est pas malheureuse par ce qui s’est passé, et c’est une litote. Parce que cette partie de toi est dans le camp opposé, formé d’un parti investi d’une mission divine et d’un autre parti investi d’une ambition humaine. Cette partie de toi ne porte pas un regard humain sur le drame qui a eu lieu – la calcination de corps humains, leur éclatement, leur éparpillement – mais un regard partisan, politique ; un regard insensible, pour ne pas dire inhumain.
Je sais qu’une troisième partie, de moins en moins importante, se sent de plus en plus blasée, voire dégoûtée à cause de l’impuissance à laquelle elle a été réduite par ses chefs et représentants, occupés plus à se protéger qu’à protéger leur public, à déblatérer devant les micros et les caméras et palabrer autour de tables rondes, surtout après chaque attentat, pour ainsi porter leurs interventions au crédit de leur compte parlementaire, gouvernemental ou présidentiel, ou au crédit de leur candidature à l’un de ces trois échelons.
Il y a aussi cette partie virtuelle en toi, de plus en plus importante, de plus en plus aliénée aux réseaux sociaux et prise dans leur toile tentaculaire, au point de négliger le réel et d’en faire les frais. Cette partie de toi concernée par le drame s’est déjà bien défoulée, encore une fois, par des « khalas », « assez », « enough » virtuels et se sent maintenant beaucoup mieux. Cette partie de toi, malade, n’éprouvera pas le besoin de traduire sa révolte dans le réel, surtout que le virtuel maintenant le remplace.
S’il n’y a plus grand-chose à espérer de toutes ces parties superficielles de toi, il reste encore une lueur d’espoir dans ta crypte profonde, ta partie essentielle où devrait encore reposer un
résidu d’humanité originelle, antérieure aux croyances et cultures, aux races, aux religions, aux langues, aux intoxications dogmatiques et idéologiques… cette partie nucléaire en toi, ce noyau fondamental d’une densité existentielle prodigieuse étouffé par une mauvaise éducation, qui te ferait fusionner avec tes semblables, tous tes semblables, quels qu’ils soient, de quelque bord, de quelque religion, de quelque culture, de quelque identité qu’ils fussent, si tu parvenais à accoster cette terre vierge intérieure, à atteindre ce foyer primitif et t’y réchauffer. C’est à cette partie abyssale et pure en toi, à ce soi universel et solitaire que je m’adresse pour le conjurer de se porter solidaire des victimes du drame qui a eu lieu, et rétroactivement de celles des drames qui ont précédé, de s’unir à l’âme de la nation, de se soulever d’un seul cœur et de crier en chœur : « Assez ! », non pas virtuellement, ni hypocritement, mais réellement, sincèrement, unanimement, définitivement. C’est à cette partie ou totalité, à cette conscience d’être, à la fois singulière et commune, qui porte en elle les germes de l’humanité authentique que je recours, désespérément, car il y va de notre humanité, voire de l’humanité toute entière.
Je te souhaite, cher public libanais, avant le traditionnel et impersonnel souhait de bonne année 2014, une très personnelle, très profonde, très vitale prise de conscience.
Les “refuges” dans le virtuel ou dans le réel festif constituent en fin de compte un mécanisme qui s’appelle en vocabulaire Psy, le DÉNI. Ça reste un droit…eu égard à l’adage suivant: “Qui a des soucis a aussi des liqueurs”. Le problème réside dans le désinvestissement affectif et cognitif dans les “leaders” et pseudo-leaders de ce pays qui ont failli à leur mission (salvatrice!).. et non dans la Cause. Ces derniers sont désormais des Anti-héros. Ils ne peuvent plus mobiliser les “foules”. Entre-temps, les confettis est un bon remède et une bonne trouvaille pour farder cette réalité pénible. DIXIT.
Commentaire
intéressant, même si je ne suis pas d’accord avec ce genre de
“mécanisme” qui ne justifie pas le désintérêt et l’indifférence.
C’est au peuple de demander des comptes à ses leaders ou sous-leaders, sous
peine de les «limoger» s’ils continuent à faillir à leur mission. C’est au
peuple de ne pas noyer ses soucis dans des liqueurs, mais d’émerger de son
apathie ou de son aveuglement et de prendre l’initiative, pour entraîner les
responsables dans son sillage.