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Le Liban, dernier bastion des chrétiens en Orient

Au Moyen-Orient, des communautés nées avec la chrétienté sont sur le point de disparaître, victimes de la vague islamiste qui balaye la région. Seule exception: le Liban. Dans ce petit pays à part, les chrétiens s’accrochent avec détermination à leur terre et à leur foi.

Accroché à la côte méditerranéenne, grand comme la Corse et presque aussi montagneux, le Liban est redevenu pour les chrétiens ce qu’il fut dans l’histoire à chaque période de trouble et de persécutions: une forteresse et un refuge. Son donjon se situe dans la vallée de Qadisha. Accessible par de petites routes de montagne qui grimpent vers les hauteurs du Mont-Liban, «la Vallée Sainte» est constituée par deux étroits canyons, celui de Qanoubine et celui de Qozhaya qui se rejoignent en formant un V. Au pied des falaises et entre les champs en terrasse construits au fil des siècles par des générations de paysans maronites, s’élèvent des monastères que l’on atteint par des sentiers muletiers.

Le patriarche maronite s’installe il y a quatre siècles à Qanoubine, fuyant la région d’Alep et les persécutions des mamelouks. Son siège réside pendant trois cents ans au monastère Saint-Antoine de Qozhaya. Solide comme une forteresse accrochée au rocher au pied de la falaise, Saint-Antoine a été construit à l’emplacement d’une première église, très ancienne, qui se trouve toujours dans une grotte calcaire qui s’enfonce sous la montagne. Vestiges de temps où la psychiatrie n’existait pas, des chaînes et des fers avec lesquels on attachait les fous pendent toujours du plafond. Saint-Antoine étant réputé guérir les possédés et les névrotiques, les fidèles viennent encore apporter des ex-voto, souvent des marmites, souvenir de l’époque où les aumônes et les offrandes se faisaient en nature, manifestation de piété ancestrale qui perdure jusqu’à nos jours. «Le couvent maronite n’est pas un monastère fermé, les moines sont au service de la communauté environnante», dit le père supérieur, Mikhael Finyanos, robe et coiffe noire, barbe grise et long nez comme un visage du Greco.

«La période actuelle est dangereuse, mais elle n’est pas pire que d’autres par lesquelles nous sommes passés (…) Les persécutions n’ont jamais réussi à nous chasser.»

Mgr Maroun Ammar, archevêque de Joubbé

En 1903, le patriarche quitte le fond de la vallée pour s’installer juste au-dessus de Saint-Antoine, à Dimane, qui devient par la suite sa résidence, en alternance avec celle de Bkerké, au-dessus de Jounieh. Le jardin de Dimane, perché en haut de la falaise, embrasse tout le paysage.

«La période actuelle est dangereuse, reconnaît Mgr Maroun Ammar, l’archevêque de Joubbé, penché au-dessus de la vallée depuis un promontoire rocheux, mais elle n’est pas pire que d’autres par lesquelles nous sommes passés. Daech a toujours existé d’une façon ou d’une autre dans le monde musulman. Mais les persécutions n’ont jamais réussi à nous chasser.»

Les maronites, église de rite oriental mais rattachée à Rome, forment l’une des plus fortes et des plus anciennes communautés chrétiennes du Liban. D’autres églises chrétiennes, grecques et arméniennes, orthodoxes ou catholiques, syriaques, chaldéennes, assyriennes, ajoutent à la diversité de la foi chrétienne dans ce petit bout de terre, mais le maronitisme reste la plus emblématique, et a contribué plus qu’aucune autre à former l’identité libanaise.

«À la différence des autres pays arabes, où les chrétiens ont été placés en dehors de l’Histoire, pas de gaieté de cœur mais sous la contrainte, le Liban a connu un destin complètement différent», dit le Pr Ray Jabre Mouawad, de la Lebanese American University et auteur d’une histoire des maronites. «Les maronites qui se sont implantés dans la région du Mont-Liban ont obtenu le droit de porter les armes et de monter à cheval. Ils ont petit à petit gagné leur autonomie, jusqu’à créer l’embryon d’un État qui est devenu réalité à la création du Grand Liban en 1920. C’est un phénomène unique, qui explique l’exception chrétienne qui subsiste au Liban, malgré le recul démographique et politique des chrétiens. Leurs ordres religieux restent prospères, et ils ont formé une classe moyenne, éduquée, qui a contribué à former ce pays.»

Perte de prépondérance politique après la guerre de 1975 à 1989

La guerre du Liban, qui a dévasté le pays entre 1975 et 1989 s’est soldée par la perte de la prépondérance politique des chrétiens au profit des musulmans. Divisés, les chrétiens ont été ensuite les principales victimes de la longue occupation syrienne, qui les a marginalisés encore un peu plus. Quand les troupes syriennes se retirent en 2005, après la révolution du Cèdre, la division perdure entre chrétiens prosyriens et antisyriens. En 2006, l’alliance surprise du général Michel Aoun avec le Hezbollah chiite est venue compliquer encore un peu la donne en renforçant le camp prosyrien du 8 Mars avec le ralliement de cette ancienne figure de l’opposition à la Syrie. Ces rivalités entre chrétiens ont abouti à une impasse politique et à la paralysie des institutions: le poste de président de la République libanaise est vacant depuis mai 2014, et rien ne laisse penser que la situation puisse se débloquer prochainement.

«Cette querelle entre chefs chrétiens est une erreur historique», dit le Pr Mouawad. En laissant tomber en désuétude le privilège unique de détenir le poste de chef de l’État dans un pays arabe, les chrétiens scient la branche sur laquelle ils ont assis. Ils reviennent à un comportement de minorité, et risquent d’être considérés comme tels.» «Les Chrétiens sont la raison qui fait du Liban un pays à part, ajoute Rony Araygi, ministre de la Culture. Comme l’avait dit le pape Jean-Paul II en 1979: “le Liban est plus qu’un pays, il est un message, un exemple du vivre-ensemble dont le monde actuel a tant besoin”». Ce rôle culturel des chrétiens du Liban est aussi important que leur rôle politique.

«Le Liban est plus qu’un pays, il est un message, un exemple du vivre-ensemble dont le monde actuel a tant besoin»

Le pape Jean-Paul II, en 1979

Avec son clocher de pierre cistercien, le monastère grec orthodoxe de Balamand domine la côte au sud de Tripoli. Son nom vient de Bel-Mont, que lui ont donné les Croisés lors de sa construction à l’emplacement d’un ancien monastère byzantin. Balamand devient au XIXe siècle une école cléricale orthodoxe. En 1970, ouvre la faculté de théologie, qui forme tout le clergé orthodoxe arabophone. Depuis 1988, une université à l’architecture californienne accueille près de 6000 étudiants, dont la moitié de musulmans, et s’apprête à ouvrir un campus à Dubaï. «En tant que chrétiens du Moyen-Orient, nous avons quelque chose à apporter au reste du monde chrétien», dit le père Porphyrios, doyen de l’université. «L’Islam est un monde en pleine crise, dont l’Occident ne comprend pas la sensibilité religieuse exacerbée. Les Occidentaux ont eu des politiques très dangereuses en tentant d’imposer par la force leurs systèmes démocratiques dans la région», précise-t-il en faisant référence à l’expédition américaine en Irak, et au soutien occidental à la rébellion syrienne, dominée par les islamistes.

Tous les 22 de chaque mois, de nombreux pèlerins viennent prier et se recueillir dans la cellule où a vécu jusqu’à sa mort l’ermite et prêtre saint Cherbel. – Crédits photo : Eric Bouvet pour le Figaro Magazine.

«L’Université de Balamand a ouvert en pleine guerre civile libanaise, et ce n’est pas un hasard, explique le père Porphyrios. C’est une oasis, un endroit de rencontre entre les chrétiens et les musulmans. C’est l’éducation, les liens qui se créent entre les jeunes, qui nous sauveront. Ce qui permettra aux chrétiens de rester dans la région est le travail concret pour construire des ponts avec l’islam, pas les attitudes de confrontation qui nous attirent une grande hostilité. La guerre du Liban a vu l’échec de cette posture belliqueuse des chrétiens. Cette attitude nous a coûté très cher», ajoute-t-il, critique à peine voilée envers les chrétiens maronites, et écho d’une ancienne rivalité avec l’Église orthodoxe.

Un rôle économique important des chrétiens

Le troisième rôle des chrétiens, aussi important que les deux précédents, est économique. Actifs, éduqués, entreprenant, ils comptent parmi eux des entrepreneurs et hommes d’affaires qui contribuent à la prospérité du Liban en même temps que de leur communauté.

À Lebaa, petit village perché sur les hauteurs de Saïda, dans le sud du Liban, Fady Romanos, use de son entregent et de son sens des affaires pour rendre leurs terres aux chrétiens chassés pendant la guerre. Au sommet d’une colline qui surplombe Lebaa, il a replanté oliviers et massifs de fleurs. «Notre objectif est de permettre à notre communauté de rester sur leurs terres. En collaboration avec le patriarche et la Ligue maronite, j’essaye de développer les coopératives agricoles, d’aider les agriculteurs à obtenir des prêts fonciers, et de leur permettre de vivre et de prospérer sur leurs terres», dit-il.

«L’Islam est un monde en pleine crise, dont l’Occident ne comprend pas la sensibilité religieuse exacerbée.»

Le père Porphyrios, doyen de l’université de Balamand

Fady Romanos parcourt ses pelouses dans sa voiture de golf électrique, fier du travail accompli: «Les musulmans sont mieux organisés. À Saïda, la pression démographique est forte, et les riches sunnites, comme les ressortissants des émirats du Golfe, rachètent à tour de bras les terres.» Fady Romanos a commencé à inverser la tendance. Il montre sur la colline voisine la maison luxueuse qu’il a rachetée au cheikh Assir, clerc salafiste emprisonné depuis que ses partisans ont affronté les armes à la main l’armée libanaise. «Bien sûr, beaucoup de chrétiens ont un plan B en cas de malheur, ajoute-t-il. Mais nous préférons tous le plan A, qui est de rester dans notre patrie, le Liban.»

Si beaucoup de chrétiens libanais ont choisi l’exil, en partie pour des raisons économiques, un certain nombre rentre au Liban, avec l’intention de faire prospérer à nouveau leurs terres ancestrales.

Naji Boutros a grandi en France, où il est envoyé adolescent par sa mère en 1983, alors que le retrait de l’armée d’occupation israélienne donne le signal d’une vague de massacres, perpétrés par les miliciens druzes de Walid Joumblatt contre les chrétiens dans le Chouf. Dans son village natal de Bhamdoun, l’Hôtel Belle-Vue, établissement appartenant à son grand-père, est détruit. Les habitants survivants sont chassés et les champs ravagés. Le village, accroché sur la montagne le long de la très ancienne route qui relie Beyrouth à Damas, est vidé de sa population chrétienne orthodoxe qui y vivait depuis des siècles.

Naji Boutros tourne le dos à son pays natal. Après math sup à Grenoble, il part pour les États-Unis, étudie à l’université Notre-Dame-du-Lac, puis à Stanford, et devient banquier d’affaires chez Merrill Lynch. «Je n’avais aucune intention de rentrer au Liban. J’avais au cœur une rage, une volonté de vengeance contre ceux qui avaient détruit mon village et en avaient chassé les miens.» Il revient pourtant à Bhamdoun en 1999. «Le village était comme mort. Il n’y avait plus d’habitants. Les maisons avaient été détruites et les pierres volées et revendues par les Druzes des environs. Les vignes et les oliviers avaient été arrachés et les murets des champs en terrasses détruits. J’ai commencé à racheter des terrains et à replanter des vignes.» Naji Boutros baptise son domaine Château Belle-Vue, du nom de l’hôtel de son grand-père. La première cuvée est récoltée en 2003. Naji Boutros l’appelle La Renaissance. En 2007, Château Belle-Vue reçoit la médaille d’Or de l’International Wine & Spirit Competition à Londres.

«Il y a des chrétiens qui partent du Liban, mais d’autres reviennent. Mon idée était aussi d’inspirer d’autres gens, de leur montrer qu’il n’y avait pas de fatalité, et qu’ils pouvaient faire pareil.»

Naji Boutros, vigneron, chrétien

Dans ses vignes, notre homme ouvre une bouteille de vin blanc. La vue sur la mer au soleil couchant est spectaculaire. «Je vois dans ces terres le travail de générations entières, dont les efforts et le sang donnent son caractère à Château Belle-Vue.» Son exemple a été suivi par d’autres chrétiens, qui reviennent s’installer à Bhamdoun. D’autres domaines viticoles se sont recréés sur ces coteaux, où l’altitude de 1300 mètres au-dessus du niveau de la mer contrebalance la chaleur du Moyen-Orient pour donner au vignoble des conditions climatiques comparables à celle du Bordelais. «Il y a des chrétiens qui partent du Liban, mais d’autres reviennent. Mon idée était aussi d’inspirer d’autres gens, de leur montrer qu’il n’y avait pas de fatalité, et qu’ils pouvaient faire pareil.»

Naji Boutros n’a plus aucune intention de quitter le Liban. Il a ouvert un restaurant gastronomique, Le Télégraphe, et un hôtel dans l’ancienne résidence d’été de l’ambassadeur de France, qu’il a rachetée voilà quelques années. «J’emploie maintenant vingt personnes, dont des Druzes des villages voisins. Ces gens qui, voici une génération, s’étaient entre-tués, vivent et travaillent à présent ensemble. Ça m’a guéri et donné espoir.»

Si la Qadisha est le donjon de la forteresse chrétienne libanaise, les avant-postes se situent dans la Bekaa, à l’est du Liban. Devenue dans les années 1980 le fief du Hezbollah chiite, la vallée compte encore quelques communautés chrétiennes: 15.000 à al-Qaa, 9000 à Ras Baalbek, 2000 à Jdeideh et 1000 à Al-Faqiah.

Le long des routes de la Beeka, les portraits de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, alternent avec ceux des combattants et des martyrs chiites. La milice libanaise s’est rangée aux côtés du régime de Bachar el-Assad, et les cercueils des miliciens chiites tués reviennent avec régularité. Le territoire contrôlé par les djihadistes s’est aussi rapproché. En août 2014, les combattants sunnites de l’État islamique et du Front al-Nosra, deux groupes djihadistes syriens, se sont emparés pendant plusieurs jours de la ville d’Arsal, sur la frontière avec la Syrie. Repoussés par le Hezbollah et l’armée libanaise, ils campent toujours à quelques kilomètres de là.

«Même si le reste du monde chrétien nous a abandonnés, nous allons nous battre. Nous n’irons nulle part, nous serons enterrés là où nous avons été baptisés.»

Rifaat Nasrallah, (le responcable du brigades libanaises pour la résistance (Hezbollah))

«Les djihadistes sont tout prêts, leurs terres touchent les nôtres, Daech et Jabhat al-Nosra occupent 80 % du territoire de Ras Baalbek», dit-il en montrant la direction de la crête montagneuse qui surplombe le village. «Les Européens devraient s’en rendre compte. Je ne soutiens pas un régime comme celui de Bachar el-Assad, qui viole les libertés. Mais si, pour lutter contre ce genre de régimes, vous soutenez des groupes dont l’idéologie vous considère comme des infidèles qu’il faut tuer, vous êtes en tort», dit Rifaat Nasrallah. «Même si le reste du monde chrétien nous a abandonnés, nous allons nous battre. Nous n’irons nulle part, nous serons enterrés là où nous avons été baptisés. Il y a trois cents ans, les Turcs ont essayé d’islamiser cette terre, ils étaient plus forts que ne l’est Daech aujourd’hui et pourtant nous sommes toujours là.»

Le village de Ras Baalbek vit dans la crainte d’un retour des djihadistes. Et l’on n’hésite pas à critiquer ouvertement les politiques occidentales. «Vous venez voir les chrétiens d’Orient? C’est trop tard, déclare le père Ibrahim Naamo, le curé du village. Que faites-vous, les Occidentaux qui venez nous faire l’aumône et en même temps vendez vos armes aux États musulmans, Arabie, Turquie et qui les livrent à Jabbat al-Nosra ou à Daech? Les Occidentaux ont cherché à changer le régime en Syrie ; ils se sont réveillés trop tard pour s’apercevoir que les chrétiens allaient être les victimes de cette politique. Vous devriez acheter une maison au Liban: dans moins de vingt ans, vous aurez votre guerre civile chez vous avec vos musulmans.»

لبنان… آخر معقل للمسيحيين في الشرق

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